Ce matin, quand j’ai vu ______ sur son vélo, je me suis dit : Il a pris un coup de vieux, ______. Et tout de suite après : Moi aussi, j’ai dû prendre un coup de vieux. Sauf que je ne me vois pas comme je vois ______ quand je me dis qu’il a pris un coup de vieux, ______, pour cela, il faudrait que ______ soit à ma place et moi à la sienne ou alors l’inverse. Je ne savais pas que ______ faisait du vélo. Mais peut-être que ce n’était pas ______. Quand j’ai croisé ______, ai-je eu ou n’ai-je pas eu l’impression que ______ me reconnaissait et qu’il se disait : Il a pris un coup de vieux, Jérôme, non ? Il aurait pu s’arrêter, je ne dis pas qu’il aurait pu descendre de son vélo, ______, non, mais il aurait au moins pu s’arrêter, et me dire un mot, ______, moi je n’allais tout de même pas lui courir après. Non. Mais ce n’était peut-être pas ______. Pour le savoir, il eût fallu que je lui demande si c’était ______, et il eût pu s’agir d’un autre ______ que le ______ auquel je pense, le ______que j’ai connu, qui était plus jeune que moi et dont je me suis dit, me souvenant du ______ jeune que j’ai connu, du ______ qu’il n’est plus, donc, Il a pris un coup de vieux, tout de même, ______. Mais si ce n’était pas ______, ou alors un autre ______ que mon ______, alors tout cela ne veut rien dire. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas trouvé que Guillaume avait pris un coup de vieux, ce soir, quand je l’ai vu, et j’étais sûr pourtant que c’était lui, lui et non pas un autre, un autre que lui ni un autre Guillaume. C’est rassurant, me dis-je à présent, de savoir à qui l’on a affaire. C’est vrai, à quoi peut-on se fier désormais ? Ne vivons-nous pas à l’ère du faux, où tout peut être fabriqué, modifié, à l’heure où le faux est indiscernable du vrai ? Guillaume s’est-il dit, me voyant, Tiens, il a pris un coup de vieux, Jérôme ? Je ne sais pas. En tout cas, il n’en a rien laissé paraître. C’est heureux. Moi, je trouve que j’ai pris un coup de vieux. Je n’arrête pas de me dire : Je vais mourir. Ce qui est vrai, absolument, mais ce n’est pas ce que je veux dire, je ne veux rien dire dans l’absolu, je veux dire : Je vais mourir, maintenant, bientôt. Et le fait que je ne sois pas mort ne prouve rien, ne suffit pas à me détromper, je peux mourir l’instant d’après ou l’instant d’après ou l’instant d’après, ce qui, nécessairement, finira par arriver. Est-ce vieillesse que cela ? La dégénérescence, sans aucun doute, oui, l’affaissement, le déclin, assurément, et bientôt, il ne restera plus rien de moi, je me serai écroulé. Bientôt, plus personne ne pensera plus à moi. On m’aura oublié. Cela devait bien finir par arriver, me dirais-je, si je pouvais encore me le dire, alors, mais je ne serais plus, alors, alors je ne pourrais plus, alors. Et puis, de toute façon, comment se souviendrait-on de moi ? Comment ? — j’entends : par quel miracle. Comment ? — j’entends : en quels termes, de quelle façon, en bien, en mal, en quoi ? Peut-être que Guillaume se souviendra des lasagnes que je lui avais cuisinées, ce soir du seize décembre deux mille vingt-cinq, et de la tarte aux pommes, aussi ? Ça ou mes livres, le choix est vite fait.

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