191225

Si écrire peut être l’une des plus grandes joies que je connaisse, jouer de la musique l’est tout autant, sinon plus encore, qui m’en dispense sans me contraindre à une forme de mutisme, me priver de toute expression. La musique — c’était ma théorie et je crois que ce l’est toujours d’une certaine manière — surpasse l’écriture en cela qu’elle se passe du sens, ne vient pas ajouter toujours du sens au sens, se passe de tout langage, peut n’être que du son, sans intention, sans fin, sans but, sans méprise, sans rien d’autre qu’elle-même. J’avais développé cette théorie en affirmant que l’écriture condamnait au malheur, qui ajoute toujours du sens à du sens, tandis que la musique seule nous permet d’être heureux, qui nous en dispense. La limite de cette théorie — à supposer que c’en soit réellement une, ce que je ne crois pas forcément —, dira-t-on, est qu’elle se place du point de vue de qui écrit ou joue, mais je ne crois qu’elle ignore qui en est spectateur, lit, écoute, entend. Quand je joue — quand je joue bien, si j’ose dire —, je deviens entièrement le son, le corps qui joue et qui entend, écoute, cependant qu’il joue, le corps qui émet n’étant pas distinct du son émis, de la musique. C’est un sentiment de plénitude rare, peut-être unique, du moins ne me semble-t-il pas que j’en connaisse aucun autre, qui annule toute séparation entre le dedans et le dehors, le jeu et le joué, l’émission et l’émis, le geste et le son, la musique et l’écoute. Tout à l’heure, j’ai enregistré une improvisation autour d’une gamme à laquelle je reviens sans cesse ces derniers jours. Le son de l’enregistrement est mauvais, sans commune mesure avec les réverbérations et les harmoniques naturelles qui émanent de l’instrument enregistré, mais j’ai eu envie de garder la trace, non : une trace parmi d’autres de mes improvisations, qui autrement s’enfuient avec le son. Et il est bon qu’elles s’enfuient avec le son, il est bon qu’il n’en reste rien, c’est cela, la musique, mais il est bon aussi qu’elles demeurent, quelquefois, que l’on en retienne le son, qu’il en reste quelque chose, c’est cela, la musique. Ces derniers jours (semaines ?) alors que je sens, j’éprouve divers sensations et sentiments désagréables, jouer de la musique me fait un bien rare, unique, précieux, je suis tout entier dans la musique que je joue, je me sens m’y dissoudre, plongé dans le son, sans séparation d’avec le son, devenir son, devenir ondes, devenir l’espace et le temps dans lesquels la musique a lieu. Joie dilatée, qui s’étend dans l’espace et dans le temps. Encore que la vérité n’ait pas de sens ici, parce que le sens n’a pas de sens ici, puisqu’il faut bien le dire dans les termes du sens, dans les termes de l’écrire, c’est ce que je connais de plus vrai.