Teinté par l’impossible. — Pout tenter l’impossible — i. e. échapper à la médiocrité totale de mon existence, laquelle consistera bientôt à prendre ma petite tension et mes petits cachets et faire attention à ce que je mange, à ce que je bois, j’ai déjà commencé, la preuve, je n’ai pas bu d’alcool depuis cinq semaines, sauf un verre de vin, à Aix-en-Provence, qui m’a rendu malade, raison pour laquelle, je suis allé voir ce médecin dans ce centre de santé et que j’en suis là, à mesurer ma petite tension avec mon petit appareil, à surveiller ma petite santé dans l’espoir, j’imagine, de sauvegarder un peu plus longtemps une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue, une vie sans succès, sans amis, sans perspective, sans famille autre que Nelly et Daphné, qui me supportent tant bien que mal, les pauvres, ce que je leur fais subir, perspective d’autant plus insupportable qu’il se trouvera toujours quelqu’un qui publiquement ou en son for minable intérieur me reprochera de me plaindre et de geindre alors que je suis un privilégié, simplement parce que je ne suis pas un clodo demeuré et dépravé —, je suis sorti marcher dans Paris, la nuit. Il faisait une température de moins un ou moins deux degrés, je ne sais pas tout à fait, et la lune était ronde, mais pas tout à fait, bien blanche, en tout cas, quand je suis passé devant la maison d’arrêt de la Santé et après aussi, sans doute, mais je ne la voyais plus, question d’orientation, j’ai marché comme cela jusqu’à la place de la Bastille, pris sur la gauche le boulevard Henri IV, boulevard que j’ai traversé pour rejoindre le boulevard Saint-Germain, continué jusqu’à la rue de Rennes, que j’ai traversée pour rejoindra la rue du Cherche-Midi par je ne sais plus quelle rue, la rue du Four, peut-être, remonté la rue du Cherche-Midi jusqu’au boulevard où je vis, et me voici. J’avais la tentation de marcher pour fuir, me fuir, mais ce n’est pas possible, j’ai marché quand même pour ne pas tourner en rond, pour ne pas devenir fou entre les quelques murs l’appartement où je vis, pour ne pas être littéralement accablé, écrasé, détruit par la perspective de ces années médiocres à venir, médiocres et sans intérêt, encore et encore, des années, à vivre, encore et encore, je me disais, comme je me le dis souvent, que j’allais marcher jusqu’à mourir, mais évidemment, je ne suis pas mort, je suis rentré chez moi avant. Quel manque de talent. En marchant, à un moment, je ne sais plus exactement quand, je me suis dit, vers la fin, je crois, rue du Cherche-Midi, voilà, à quoi cela sert-il de vivre si l’on sait que l’on va mourir ? Et il est certain que, d’un certain point de vue, c’est totalement imbécile : ne se fatigue-t-on pas pour rien ? ne s’épuise-t-on pas en vain, pour prolonger, dans le meilleur des cas, un peu plus avant, cette comédie qui semble absurde parce que la fin est connue, qui n’a rien de comique, voire est tragique, même, puisque, à la fin, on meurt ? Qui aurait la bêtise de se donner tant de mal pour si peu ? Eh bien, à peu près tout le monde, en vérité ; — ce qui donne une idée peu flatteuse du niveau d’intelligence moyen de l’humanité dans sa globalité. On a beau essayer de se convaincre qu’il y a des génies — des mecs qui calculent super vite, des femmes qui ont des idées révolutionnaires —, on voit bien que, du point de vue de la fin, tout cela ne va pas très loin. Ce n’était pas une idée des plus réjouissantes, il est vrai, mais c’était la mienne et, à ce moment-là, je n’ai pas trouvé d’objection convaincante pour me tirer de la noirceur où je m’étais engagé. Qu’eussé-je dû faire pour y parvenir ? Je ne sais pas : ne pas être moi ? Ce sera compliqué. J’ai marché, ai-je déjà dit, dans le noir de mes idées à défaut du noir de la nuit, puisque, non seulement la lune, mais toutes les ampoules, et les décorations de saison, brillent, brillent, oh, comme c’est joli, Paris, la nuit, les gens se ruinent pour venir ici (faire du tourisme ou y vivre, cela dépend des cas), et moi qui m’y trouve, je ne sais pas quoi en penser. Un peu plus tôt dans la journée, traversant le jardin du Luxembourg, je m’étais dit que, peut-être, après tout, j’étais Parisien, qui sait ? et un peu plus tard dans la journée, je n’avais plus aucun goût pour cette ville, pas plus que je n’avais de goût pour rien, si ce n’est écrire, puisque, tout en marchant, je concevais déjà dans le silence intérieur du dialogue de mon âme avec moi-même, les signes que j’allais taper sur ce clavier pour tenir mon journal. Et, alors que l’inanité de la vie, envisagée du point de vue de son terme inéluctable, m’avait paru évidente, indiscutable, irréfutable, écrire, qui, du même point de vue, aurait dû me paraître tout aussi inane, ne me le parût pas, mais au contraire nécessaire, non en raison de quelque perspective d’immortalité, de triomphe posthume sur la mort, la probabilité qu’une telle malédiction s’abatte sur mon œuvre, fort heureusement, est à peu près nulle, mais pas tout à fait, ce qui n’est pas sans me procurer quelque sentiment de désespoir, simplement en soi, en tant que c’est ce que je fais, et que c’est bien (que faire ce que je fais — écrire —, pour une raison que j’ai sans doute encore un peu de mal à expliquer, mais sans doute écris-je pour trouver cette raison, cet ensemble de raisons, ce qui fait que, écrire, c’est faire le bien). Quand je suis passé devant la Galerie le Sevrien, où se trouve l’Overside Club, un établissement libertin, comme on dit faussement, un établissement manifestement réputé, j’ai vu un couple qui s’y rendait (ils étaient de dos, je ne sais donc pas quel âge ils avaient, mais je dirais qu’ils n’étaient pas jeunes, la femme portait des talons haut avec des boucles aux chevilles et une jupe très courte, accoutrement probablement requis dans ce genre d’endroits, j’ai vu aussi qu’il y avait un homme noir qui surveillait les entrées, dans le froid), et je n’y pas pas pensé sur le moment, ce n’est que maintenant que j’y pense, mais j’aurais pu me dire que c’était pour cela que j’écrivais, pour ne pas vivre comme cela, pour ne pas m’abandonner complètement à la nullité, à la vanité, à l’abaissement, l’affaissement. Ma vie ne vaut sans doute pas grand-chose, et peut-être qu’écrire ne la sauve pas, mais au moins, écrivant, j’y trouve un sens. Ce qui n’est tout de même pas rien. Je ne te demande pas ton avis ; je te le dis.

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