Au lieu d’écrire pour la énième fois la même chose, ou approchant, je me suis assoupi. Et, dans ce demi sommeil, j’ai écrit quatre ou cinq fois ce journal. Pages que donc personne ne lira jamais, pas même moi, puisqu’elles n’existent tout simplement pas. Ce n’était pas volontaire, m’assoupir au lieu d’écrire, non, cela s’est tout simplement bien trouvé. Peut-être y a-t-il à l’œuvre quelque mécanisme inconscient à l’œuvre ici, d’un genre auquel je ne crois pas plus qu’à moitié, mais sait-on jamais ? Je trouve ce journal trop autocentré, ces derniers temps, beaucoup trop, tout comme ma vie, c’est ce que je veux dire. Cela ne me plaît pas, qui étouffe, m’étouffe de médiocrité, et d’une paradoxale infatuation. Et peut-être est-ce l’époque. C’est-à-dire : un fragment de Pascal (*) résume le monde dans lequel nous vivons, mais nous ne n’y pensons pas, et nous répandons alors en interminables bavardages, et vains, et fats, et plats. C’est certainement l’époque. Nous croyons que nous avançons — c’est le progrès, dit-on —, mais nous sommes en retard sur nous-mêmes. Les meilleurs de nous-mêmes, les meilleurs que nous-mêmes, que nous tirons à la bassesse où nous sommes pour nous convaincre du bien-fondé de notre existence. En parlant de fondement, me suis-je dit en voyant cette femme s’enfoncer le téléphone dans l’oreille pour déchiffrer un vocal sur sa messagerie, heureusement que l’on n’entend pas avec. Et, pourtant, l’on n’entend pas par le haut, toujours par le bas. Est-ce que cela m’arrive souvent, à cette période de l’année ? Mais quoi ? Avoir envie de me plonger dans un océan autre que moi-même, m’y noyer (« e il naufragar m’è dolce in questo mare »), y être tout entier englouti et n’en émerger que transformé. Je ne sais pas si c’est une question de saison, je crois que c’estplutôt une réaction (saine sans doute) : quand je me sens trop occupé de moi-même, trop concerné par moi-même, et que j’ai le sentiment qu’il me faut sortir de moi-même, et, sinon fuir ou partir (on ne peut pas se quitter soi-même), oublier qui je suis, oublier que je suis.
(*) Voici le fragment auquel j’ai songé, ce matin :
Justice force.
Il est juste que ce qui est juste soit suivi. Il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.
—-
La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique.
La justice sans force est contredite parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice, et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.
Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.