5.I.26

Il neige. Exception merveilleuse qui apaise le monde, le rend meilleur, sans l’ombre d’un doute. Moins d’avions dans le ciel, moins de voitures sur la route, moins de gens dans les rues ; moins de tout — et surtout d’agitation, de bruit, de vitesse, de laideur, de violence —, n’est-ce pas ce dont nous avons besoin, tous ? Il faut une parenthèse, pour ainsi dire, une mise en exception de la vie ordinaire pour que, peut-être, nous parvenions enfin à la conscience que les choses (les choses sociales, notamment) n’ont pas à être nécessairement comme elles sont. Tout à l’heure, je ne sais plus en lisant quoi (ce n’est pas vrai, mais faisons semblant pour le bon déroulement de cette page que je l’ai oublié, autrement nous serions entraînés trop loin dans l’un des livres que je suis en train d’écrire, il en sera question à la toute fin de cette page, tu verras, mais ce n’est pas le sujet, pas vraiment le sujet), je me suis imaginé que les théories scientifiques (qu’on tient pour vraies un certain temps avant d’en changer pour d’autres supposées plus vraies que celles qui les ont précédées, et ainsi de suite, ce qu’on appelle, on l’aura compris, le progrès) n’étaient pas des descriptions toujours plus exactes, précises, profondes, d’une seule et même réalité, mais des descriptions toujours nouvelles d’une réalité qui l’est avant tout et que, donc, ces théories, s’il se trouve qu’elles changent au cours du temps, c’est en fait que la réalité qu’elles sont supposées décrire change elle-même, que la réalité, disons pour faire simple, d’Aristote n’était pas la même que la réalité de Newton qui n’était pas la même que celle d’Einstein, et ainsi de suite que ce ne sont pas tant nos théories qui changent, parce que nous comprenons mieux le monde dans lequel nous vivons, que le monde dans lequel nous vivons qui change, et nos théories qui s’adaptent par conséquent à ce changement. Pour faire bref, nos théories sont toujours aussi précises ou imprécises, c’est leur objet qui change. On a l’impression que le monde est toujours le même, mais qu’en savons-nous ? Nous n’avons de la façon dont nos prédécesseurs sur cette planète voyaient le monde que des témoignages, témoignages dont les théories scientifiques sont censées être les plus précis, les plus avancés, les plus exacts, mais nous ne voyons pas les choses comme ils les voyaient, en direct, nous n’avons qu’une connaissance de seconde main de leurs perceptions, pourquoi dès lors ne seraient-ce pas les éléments fondamentaux de la matière qui changeraient en cours de route et nos théories qui s’adapteraient à un tel changement ? Nous mesurons la différence entre nos théories et celles de nos prédécesseurs, et disons : « Ils n’en savaient pas autant que nous », mais peut-être en savaient-ils tout autant, peut-être est-ce simplement le quoi de leur savoir qui n’était pas le même que le quoi de notre savoir. Cette sorte d’idéréalisme — un étrange mélange d’idéalisme et de réalisme enrobé de fantastique — ne convaincra pas grand-monde, certainement, et je crois qu’il ne me convainc pas moi-même. Mais c’est quelque peu décevant : si le monde pouvait changer, en effet, nous aurions des chances d’en obtenir un jour une version meilleure que celle que nous connaissons et qui ne laisse pas de nous paraître perfectible sans que nous ne semblions réellement en mesure de le perfectionner. Nous sommes là, avec notre petit monde en soi, lequel nous déçoit, mais semble du dernier réfractaire : on voudrait changer quelque chose, et à défaut des humains, dont la nature est infiniment peccable, la nature tout court, la nature de l’univers, la nature des choses, mais l’on n’y parvient guère plus. La neige, parfois, recouvre tout cela de sa paix, mais c’est éphémère ; bientôt, elle aura fondu. Ce matin, avant qu’elle ne tombe, je suis allé courir. Il faisait froid. Avant, encore avant, j’avais écrit les pages que j’avais prévu d’écrire, lesquelles ne sont pas littéralement les premières pages de l’année — comme on peut le constater, je tiens ce journal au quotidien, les premières pages littérales de l’année s’y trouvent donc —, mais sont peut-être réellement les premières pages de l’année. Dans ces pages, déjà, avant qu’elle ne tombe, il était question de neige. De neige et de cendre.