6.I.26

La neige craquait sous mes pas, ce matin, quand je suis sorti marcher. Si je n’avais su que je me trouvais avenue de l’Observatoire, dans le jardin des Grands explorateurs, j’eusse pu croire en cette impression, qui fut la mienne durant un bref instant, d’avoir été transporté dans une campagne lointaine, au beau milieu d’un champ infoulé perdu dans une nature inviolée. Je me suis arrêté devant la grille fermée du jardin du Luxembourg et, malgré mon sentiment d’éloignement, j’ai fait comme tout le monde : j’ai pris la vue du jardin sous la neige en photographie. Et c’était beau. Ensuite, j’ai me suis dirigé vers le Parc Montsouris, mais il était fermé, lui aussi. Alors, non sans avoir photographié la blancheur derrière la grille, j’ai erré, le temps de deux heures, dans les rues gelées de Paris, sans savoir où aller, sans savoir où j’allais, simplement pour le plaisir de marcher dans le froid et sur les trottoirs glacés. Depuis hier, je lis ce cahier de Nietzsche, que l’on désigne par la cote M III 1, qui est passé à la postérité parce que c’est dans ces pages que, au début du mois d’août 1881, à « 6000 pieds au-dessus de la mer et bien plus encore, par-delà toutes choses humaines ! », il a consigné l’ébauche de sa doctrine (Lehre, qui veut dire à la fois théorie, doctrine, enseignement, leçon, comme dans le livre de Peter Handke, Die Lehre der Sainte-Victoire, qu’on a traduit par la Leçon de la Sainte-Victoire) de l’éternel retour. De fait, il y a bien plus de choses que l’ébauche de cette doctrine dans ce cahier, mais c’est cette dernière qui a rendu célèbres ces pages. Comme chez les Stoïciens (mais Paolo d’Iorio a d’autres sources, qui relèvent de la science physique, pour cette Lehre, qu’il expose dans des articles que je dois encore lire), il me semble que l’éternel retour a une dimension morale chez Nietzsche. Chez les Stoïciens, l’ἐκπύρωσις purifie l’univers, son embrasement remet tout à zéro et le monde peut recommencer sur des bases saines, sans mal. Chez Nietzsche, qui partage la position maximaliste de Chrysippe d’après laquelle, dans l’éternel retour, tout se répétera toujours et exactement à l’identique, l’éternel retour exige de nous l’acquiescement à ce qui nous arrive, c’est le sens ultime de l’amor fati : peux-tu vouloir vivre encore et encore et à l’infini la même vie à l’identique ? Toutes ces pages sont traversées par des tensions entre l’organique et l’inorganique, Nietzsche critiquant le primat accordé à l’organique, à la vie, conscient peut-être de la contradiction qui sous-tend la leçon de l’éternel retour : si tout ce que je vis est voué à se reproduire à l’identique, quelle différence que je le veuille ou non (chez les Stoïciens cohérents, la circularité implique que tout instant du temps est à la fois antérieur et postérieur à lui-même), tout étant circulaire, l’avant et l’après n’ont plus aucun sens, tout a déjà eu lieu à l’identique et se reproduira à l’identique et une infinité de fois ? La leçon de l’éternel retour nous porte à l’extrême limite de ce qui est concevable et abolit la distinction entre humanité et nature : « Ma tâche, écrit Nietzsche (11 [211]) : la déshumanisation de la nature et ensuite la naturalisation de l’homme, après qu’il aura acquis le pur concept de “nature” ». Et juste avant : « L’inorganique nous conditionne totalement : l’eau, l’air, le sol, la configuration du terrain, l’électricité, etc. Nous sommes des plantes dans de telles conditions. » L’argument principal de Nietzsche en faveur de l’éternel retour semble être de nature physique : la quantité de forces dans l’univers étant constante, il ne peut pas y avoir de devenir infiniment nouveau (des nouveautés en nombre infini) parce qu’alors il faudrait que la quantité de forces dans l’univers connaisse une croissance infinie, ce qui est contradictoire. Donc, tout ce qui arrive doit revenir, à l’identique, à l’infini. C’est à cet argument physique qu’il donne ensuite une dimension morale, c’est-à-dire : une acception métaphysique. De là explosent des fusées de génie comme la formule que voici : « der unendlich kleineAugenblick ist die höhere Realität und Wahrheit, ein Blitzbild aus dem ewigen Flusse », « l’instant infiniment petit est la réalité et vérité la plus élevée, une image-éclair sortie du fleuve éternel » (11 [156]).