Je suis à la fenêtre et je regarde la neige tomber, fasciné, comme un enfant. Je suis un enfant, mais l’enfant que je fus n’a pas souvent regardé la neige tomber, à sa fenêtre. À Marseille, là où j’ai passé la plus grande partie de ma jeunesse, il ne neigeait presque jamais. Un hiver, si, je m’en souviens, il a beaucoup neigé. Les canalisations d’eau éclataient à cause du froid, cela formait de grandes sculptures de glace dans la rue, étranges gerbes d’eau vitrifiée, immobiles mouvements, signes de la rupture du temps, sujets de grand étonnement. Sans eau, c’est maintenant que je fais le lien, pas de chauffage, et sans chauffage, pas d’école. Alors, nous n’étions pas allés à l’école pendant un jour ou deux. À la place, nous faisions de la luge dans le jardin de la résidence où nous vivions. Nous avions une luge, nous les Orsoni, une belle luge en bois, parce que, avant de vivre à Marseille, avant de vivre à Amiens, avant ma naissance, mes parents avaient vécu à Ugine, où il devait y avoir de la neige, beaucoup de neige, chaque hiver, mais je n’en ai pas fait l’expérience, je n’étais pas là, comme je l’ai dit, je n’étais pas né. Cette journée (ou deux) fut merveilleuse, je m’en souviens encore, parce que tout était suspendu, hors du temps, hors de l’ordre, hors du cours des jours. Ce matin aussi, en regardant la neige qui tombait, je pensais que tout était hors de son ordinaire, et que c’était merveilleux. Je regardais par la fenêtre quand j’ai vu un homme noir, un de ceux qui ramassent les ordures, faire une boule avec la neige qui s’était accumulée sur le couvercle des poubelles. Je ne l’ai pas vu lancer la boule, et je crois qu’il ne l’a pas fait, qu’il n’a pas osé, il aurait dû, à part moi, personne ne l’aurait vu, mais ce ne doit pas être si simple de s’émerveiller. La vie que nous menons nous en laisse-t-elle le temps ? Je crois que non. Pour cela, il faut que le temps — la totalité du temps — soit comme arrêté par des intempéries. Mais même cela ne suffit pas forcément : ce matin, il y avait encore des voitures sur le boulevard alors que, pour une fois, les gens avaient une bonne raison de rester chez eux ou de faire du ski, je ne sais pas, de changer de vie. Mais ce n’est pas facile de changer de vie. Le temps seul n’y suffit pas, il faut avoir de l’imagination pour changer de vie. Le monde était beau sous la neige, et j’ai profité de ces instants avec une joie non feinte, parce que je savais qu’ils ne dureraient pas, que bientôt la neige fondrait, ce que je ne devais pas parvenir à me représenter, enfant, en voyant la neige tomber, rarement. Daphné, qui doit avoir à peu près le même âge que j’avais quand la neige avait bloqué Marseille, avait dit qu’elle voulait qu’il neige, cet hiver. Et il a neigé. Tiens, mon enfant, c’est pour toi, ne lui ai-je pas dit mais ai-je pensé. Daphné, disais-je, je m’en suis aperçu, ne concevait pas que la neige allait fondre après qu’elle était tombée. J’entends : nous savons que la neige va fondre, tout comme nous savons qu’après la pluie vient le beau temps, nous connaissons ce genre de vérités éternelles de l’éphémère, mais nous représenter l’éphémère en tant qu’éphémère, et non en tant que vérité éternelle, générale, un peu grossière, banalité, vague sans chair ni réelle réalité, nous ne le savons pas, ou n’y parvenons qu’avec la plus grande difficulté. Ce matin, à la fenêtre, cependant que je regardais la neige tomber, ce que j’avais sous les yeux était encore plus beau, m’a-t-il semblé, encore plus beau d’être éphémère (c’est-à-dire de ne pas être, de n’être pas un être, de passer, ne faire que passer), plus beau encore accompagné de la conscience de son éphémérité, comme si l’instant était élevé au carré de sa qualité esthétique de savoir qu’il n’était que cela, un instant. La pensée de l’instant en tant qu’instant l’élève au carré de sa beauté. Nietzsche voulait-il dire quelque chose comme cela quand il notait dans son cahier que l’instant infiniment petit est la vraie réalité la plus grande, l’éclair qui jaillit hors du fleuve du temps ? Peut-être pas en regardant la neige tomber, non, mais qu’il ait pris la peine de situer son espèce de révélation de l’éternel retour à 6000 pieds au-dessus de la mer, dans le village de Sils-Maria, où un serpent de nuages, le serpent de Maloja, s’étire, n’est-ce pas un indice pour nous ? Mais un indice de quoi ? De la nécessité de l’exception. Qu’est-ce qui nous anime, en vérité, sinon l’exception ? Nous savons que les choses sont éphémères, mais elles n’en sont pas exceptionnelles pour autant (l’éphémère ne suffit pas à l’exception). À l’inverse, la durée n’est pas contraire à l’exception — un amour qui dure, par exemple. L’exception est à la fois dans le temps et hors du temps. C’est une métamorphose, une éclaircie : soudain, quelque chose a lieu qui transforme la façon dont nous voyons le monde, jette sur lui un jour nouveau, nous change, nous rend meilleurs, plus beaux. On ne peut pas vivre sous le régime de l’exception — l’exception n’est pas et ne peut pas devenir une règle —, mais s’il n’y avait pas l’exception, la règle serait odieuse, et la vie hideuse. Elle l’est, bien trop souvent, c’est peut-être que nous nous fermons à l’exception, nous enfermons dans la règle, cultivons la passion des normes jusqu’à la sclérose, quand il ne faut jamais avoir qu’une seule passion : la passion de l’exception.

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