Des idéologues et des fonctionnaires. — À supposer que ce ne soit pas déjà le cas, ce sera bientôt tout ce qu’il restera sur le marché de l’humanité occidentale, et la masse difficilement distincte entre les deux. Des idéologues et des fonctionnaires, c’est-à-dire : des vendeurs de mensonges et des tâcherons qui copient, tous affairés à exploiter un monde dont ils ne cherchent pas le sens, à vivre une vie qui leur restera toujours étrangère et qui, à cause d’eux, sans doute, restera toujours étrangère à l’immense majorité de la population. On rougit à les voir, et l’on voudrait leur opposer quelque chose, mais quoi ? Qui s’efforce de s’échapper passera toujours pour un faible, ou sera traité comme tel, et humilié. En vérité, il n’y a rien à opposer : il faut suivre sa voie. Il n’y a rien à opposer : il faut approfondir sa vision, éduquer sans cesse son goût. Je crois qu’on ne pense pas pour les autres, jamais en premier lieu, en tout cas, mais d’abord pour soi, pour essayer de déterminer ce que l’on est, fabrique, devient, ce n’est qu’ensuite que les autres peuvent être atteints, éventuellement. Et encore, à quoi bon ? Question qui n’est pas défaitiste, mais veut être lucide : qui peut bien avoir l’outrecuidance de s’ériger en exemple ? Les idéologues ni les fonctionnaires n’hésitent pas, on les voit prendre la pose, qu’elle soit d’un comique involontaire ne change rien à leur affaire : ils y gagnent quelque chose. Mais qui ne veut rien gagner, que lui reste-t-il à faire ? L’autre chemin, le chemin autre, bien sûr, il est le plus tortueux, sur la pente la plus escarpée, mais ce n’est pas par défi qu’on l’emprunte, on y est conduit, naturellement, si j’ose dire, par un mouvement qui est bien le nôtre, mais dont la raison ultime nous demeure inconnue : il faut parcourir le chemin pour espérer la connaître, mais ce n’est pas une fin, il n’y a pas de fin, il n’y a qu’un grand mouvement, qu’un allant. Longue note prise aujourd’hui au sujet de différentes versions de l’éternel retour, qui forme comme une sorte détour et dont je ne sais si elle va me permettre de retrouver mon chemin des cendres. Outre la note proprement dite, c’est la façon dont elle m’est venue qui m’a procuré un vif sentiment de bien-être : j’étais en train de marcher dans Paris et il m’a semblé que, comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps (mais c’est une évaluation sentimentale : je serais bien incapable d’évaluer la durée de ce longtemps, il se peut qu’au regard du sens ordinaire de cet adverbe, ce ne soit pas du tout longtemps, mais quelque temps, des semaines, à peine), je parvenais à penser mes pensées à fond, que je n’étais pas perturbé par tout un ensemble de parasites — internes ou externes, des idées importunes ou des sensations désagréables, tous sentiments de mal-être, qui empêchent, bloquent, dévient, dévoient — qui m’empêchaient de suivre mes idées jusqu’au bout, de les concevoir clairement et d’en parvenir à une synthèse. Il y a des raisons diététiques à cela, me suis-je dit, et je l’ai dit à Nelly aussi, ensuite, qu’il faut que je continue d’explorer. En tout cas, si seulement cela veut dire quelque chose, du moins, je suis là où il faut que je sois.

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