9.I.26

Relique. — Est-ce la forme de l’attachement ou le plus pur fétichisme ? La numérisation de nos existences n’aura-t-elle pas entraîné bien plus qu’un simple changement de support ? Toute une esthétique. Et encore, pour ma part, je suis attaché à ces feuilles, volantes ou autres, carnets, cahiers sur lesquelles j’ai écrit, sur lesquelles j’écris encore, et ne cesserai jamais de le faire (quand même taper sur un clavier d’ordinateur se sera révélé plus “pratique”, comme on dit, en effet ; un four crématoire, aussi, quand on y pense, est quelque chose de “pratique” en ce même sens). De nombreuses pages qui me rattachent au passé, me permettent de le comprendre, de le garder, de le sauvegarder, de vivre. Quand je lis une phrase comme celle-ci : « Il avait gardé le cahier auprès de lui durant l’époque finale de son activité créatrice », je suis comme fasciné, ému, pas aux larmes, non, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais mû, mis en mouvement. Au moment des fêtes de Noël, contraint et forcé par cette forme imbécile d’autorité qu’est la brutalité — mais existe-t-il des formes d’autorité qui ne soient pas imbéciles ? — il a fallu que je mette dans des cartons ce que je voulais sauver de ma jeunesse, de ma vie passée, et toutes celles de mes vies antérieures que je n’ai pas vécues. Le tout devant tenir dans des cartons qui, eux-mêmes, devaient tenir dans une voiture déjà surchargée. J’ai dû abandonner une partie des cours de philosophie que j’avais conservés dans le placard de ma chambre depuis la fin de mes études. Mais je suis parvenu à sauver — il n’était pas question qu’il en soit autrement, cela dit —, outre les albums de photographies de famille qui étaient destinés à la poubelle par l’autorité, les carnets, cahiers et autre porte-documents dans lesquels sont consignées nombre des pensées qui furent les miennes il y a bien des années de cela. Quand je pense à cette phrase : « Il avait gardé le cahier auprès de lui durant l’époque finale de son activité créatrice », ce n’est pas simplement à une phrase qui relate un morceau de la biographie d’un autre que je pense, c’est à toute la forme de vie qui accompagne ce geste de garder avec soi un cahier, un carnet, d’en avoir toujours un dans la poche, d’écrire constamment, d’avoir toujours un crayon avec soi, aussi, et caetera, et je me souviens que, étudiant, j’avais toujours un carnet avec moi dans lequel j’écrivais sans cesse. Je me souviens, un jour, à la terrasse d’un café où nous étions ensemble, j’avais sorti mon carnet pour y noter une idée, et ______ m’avait interrompu : « Ah non, tu ne vas pas encore écrire ! » C’était déjà une forme d’autorité (plus prompte au blâme qu’à l’éloge, as-tu remarqué, comme l’est l’autorité). Punitive, comme toutes les formes d’autorité, qui inflige toujours la brimade. Évidemment, j’avais écrit ce que j’avais à écrire. Durant les fêtes de Noël, confronté à l’autorité brutale — une autorité invisible, qui plus est, ____ _____ ayant préféré ne pas me répondre quand je lui ai écrit et m’éviter,  ensuite, restant ainsi caché, non sans une grande lâcheté, je le dis puisque c’est lui qui exerce l’autorité brutale et grossière dont j’ai parlé —, avec l’aide de Nelly, j’ai sauvé ce que j’ai pu sauver, ce qu’il fallait sauver, quelques disques, quelques livres, quelques albums de photographies, et donc ces cahiers, qui tiennent sans doute de la relique, mais comment peut-il en être autrement ? C’est-à-dire : nous n’allons tout de même pas consentir à effacer notre propre histoire. C’est pourtant ce que l’autorité cherche à faire : effacer la biographie de qui elle tient en son pouvoir, contrôle, domine, humilie, brime, blâme. Il faut connaître et reconnaître son impuissance, me suis-je dit ce midi, cependant que je déjeunais. Ne sommes-nous pas tous impuissants ? On a l’impression que les maîtres du monde ne le sont pas, dont l’autorité et le pouvoir de destruction semblent n’avoir pas de limites, mais l’on confond ce faisant la nuisance avec la puissance. Connaître et reconnaître son impuissance — que toute manifestation de puissance qui est une nuisance détruit la puissance même — est la première étape afin de conquérir sa propre puissance (authentique). Qu’est-elle, d’ailleurs, l’urne dans laquelle se trouvent les cendres de ma mère, qu’est-elle, sinon, comme les carnets, les cahiers, les albums, que l’on conserve précieusement avec soi, qu’est-elle sinon une relique ?