10.I.26

Relique (encore). — La relique contre la réplique, qui est la forme que notre intelligence a prise : la production, qui est toujours reproduction, copie, duplication. L’intelligence n’a pas découvert que l’originalité était un mythe : c’est la révolution industrielle qui, en instaurant la production comme reproduction (production à grande échelle d’un même bien, d’un même service), aura modifié notre sensibilité, laquelle en est venue à mépriser l’original, le sans-double, au profit de la production et de la consommation de biens et de services à l’échelle planétaire, uniformes et sans culture. C’est peut-être en peinture — avec la série — que cette altération de notre sensibilité s’est manifestée en premier lieu. Au tournant des dix-neuf et vingtième siècles, Cézanne invente la série, mais ce qui, chez lui, est originalité — c’est son invention, le fruit de son obsession, de ses conflits, souffrances, de sa maladie, peut-être, aussi — va devenir une sorte de règle de l’art. La série comme geste singulier va devenir moyen de production en série, en masse, c’est-à-dire : reproduction du même potentiellement à l’infini. La révolution industrielle informe notre sensibilité en profondeur. L’attachement au sans pareil semble nostalgique parce qu’il donne l’impression de renvoyer à un temps révolu, un avant, dans un geste qui passe pour réactionnaire. En dilapidant l’originalité, l’humanité occidentale a probablement cru faire un pas de plus dans l’abolition de l’inégalité, mais elle a manqué de voir que cette obsession de l’égalité est le pur produit de la révolution industrielle : l’aspiration à l’égalité stricte des conditions procède de la production en masse de biens et de services identiques, qui devient le modèle de toute forme de relation. En aspirant à l’égalité inconditionnelle, l’humanité occidentale ne s’émancipe pas de la nature — qui, pour permettre la variété, la croissance, le changement, l’évolution, ne se distribue pas uniformément —, elle se range au régime des objets, se fantasme industrielle, d’une normalité sans faille. À terme, l’humanité occidentale en viendra à exiger que tout ce qui caractérise le comportement humain soit tenu absolument pour normal. Avec l’inégal, voire le monstrueux, ce qui se voit condamné, c’est l’exception (que la prévision doit intégrer à la norme) et, avec elle, la possibilité du génie comme capacité d’animer l’inanimé. La fin du génie coïncide d’ailleurs avec celle de l’âme (Musil). Et la réplique (copie, double, production, reproduction, etc.) participe de l’inanimation de l’animé. L’écart qui se creuse toujours plus avec la nature (tout est devenu politique, socialement déterminé, le corps même n’est pas un don de la nature, de plus en plus, il est vécu comme matière inerte, informité, où se trouve logé un moi qu’on ne sait pas nommé, peine à déchiffrer, s’enveloppe de mystères et de significations contradictoires, qui semble être un être sans être) s’inscrit dans une grande tendance à l’inorganique. La haine de la nature (du donné de la nature) pousse à son extrême la standardisation de la production, l’uniformité de la reproduction dans le vécu même. On ne vit plus pour faire une expérience (originale, singulière, etc.), mais pour reproduire des comportements socialement valorisés auxquelles chacun se voit incité. Non seulement l’égalité absolue n’est pas accomplie, mais elle dégénère en conformisme, mimétisme : la communauté n’est pas lien, liaison, relation, elle est assujettissement. L’invasion de l’inorganique dans l’organique (ce qu’est déjà la pollution environnementale) s’étend jusque dans l’intimité des corps et de leurs pensées : les pensées ne doivent pas être tenues secrètes, il faut qu’elles soient rendues publiques, ce qui les condamne à mort, i.e. les renvoie à l’inorganique dont elles sont devenues l’épiphénomène (l’intelligence est artificielle). De même, l’humanité (l’animalité de l’humain), épiphénomène de la machine. Sujet possible d’un ouvrage de science-fiction : dans le futur, un petit groupe d’humains organiques (les Purs) commande à des armées d’humains inorganiques (les Hybrides), mais est menacé par la dégénérescence due à la consanguinité.