11.I.26

Probablement qu’un monde sans perturbations n’existe pas, mais un monde où, au moins, on ne serait pas interrompu au milieu de, est-il possible ? Une phrase, une idée, quelque chose que l’on est en train d’explorer, un chemin sur lequel on est en train d’avancer. Qu’est-ce que j’étais en train de dire, déjà, de me dire, de penser quand le téléphone a sonné ? Et pourquoi ai-je décroché ? Pourquoi n’ai-je pas fait semblant d’être absent ? La fausse immédiateté des technologies modernes a tout d’un véritable enfer. Et pourtant, on n’aura plus jamais le temps, on ne laissera plus jamais de temps. Qu’est-ce que je pensais, déjà ? Cette phrase est inquiétante, ne trouves-tu pas ? Comment s’y prendre quand il faut retrouver un fil qu’une sonnerie a coupé ? Tout est interrompu. Quand le téléphone a sonné, je sais pourquoi j’ai décroché : j’ai reconnu le numéro de l’établissement où réside mon père. Alors, comme je suis docile, comme cette personne m’a dressé durant de longues années, à force d’humiliations, d’autorité, de violence, de bêtise, me transmettant, en outre, le capital de sa génétique défaillante, j’ai décroché le téléphone. Il a commencé à se plaindre sur le ton sarcastique qui a toujours été le sien et qui, désormais, en plus d’être désagréable, en plus d’être ridicule, confine à la débilité, marqué par la sénilité. Et puis, m’a demandé que je le rappelle. Ce que j’ai fait. Après avoir hurlé. Il n’y a pas eu de conversation : rien n’avait de sens, ce n’étaient que des bribes de phrases, avec parfois une certaine lucidité, c’est-à-dire que, parfois, la phrase qu’il prononçait avait un début, un milieu, une fin et une signification. Mes pensées à moi, évidemment, elles étaient perdues. Mais qui s’intéresse à mes pensées, à part moi ? Pourtant, il est important que je les pense. Cela paraît inexplicable — Si personne ne s’intéresse à mes pensées, pourquoi est-il si important que je les pense ? —, mais non — Eh bien, parce que ce sont les miennes. —, c’est très clair au contraire. Personne ne pense les pensées que je pense : les pensées que j’ai, ou plutôt : les pensées qui me viennent, les pensées qui me viennent ne viennent à personne d’autre. Qu’est-ce que je disais, déjà ? Ah oui. Je n’ai pas rêvé, cette nuit. Mais ce matin, au réveil, je me suis fait une remarque. Et cette remarque, je me suis dit qu’il faudrait que je la note dans mon carnet. Sans précision supplémentaire. Quand, un peu plus tard dans la matinée, après être allé marcher une dizaine de kilomètres, j’ai écrit ma phrase dans mon carnet, l’écriture m’a entraîné bien au-delà de la seule phrase — assez triviale, en réalité — et, cela, cet effet d’entraînement, je ne l’avais pas prévu, mais peut-être que la phrase que je me suis dite, ce matin, au réveil, elle, l’avait prévu, et peut-être anticipait-elle ainsi sur ce qui allait venir : sa trivialité n’était qu’apparente, il y avait en elle une profondeur à explorer. Pourquoi écrit-on, sinon ? On, à vrai dire, ce n’est pas le bon pronom : Pourquoi écrirais-je, sinon ? L’absence de pensée que je constate dans nombre des choses que je lis m’effraie, et m’ennuie, surtout : je me demande toujours comment — et surtout pourquoi — on peut consentir à écrire pour si peu, pour rien, en fait. Il y a, ou il devrait y avoir, une sorte de dignité dans l’écriture — écrire est une célébration —, qui est presque partout absente. C’est terrifiant, une langue qui ne pense pas, se contente de parler, j’ai le sentiment de la regarder pendre hors de la bouche de qui parle. Je réfléchis. J’ai une question sur le bout de la langue — « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » —, mais je préfère renoncer à la poser. Elle est imbécile. J’ai commencé hier le livre que Paolo d’Iorio a consacré au Voyage de Nietzsche à Sorrente, moment de métamorphose du philosophe malade qui deviendra errant. Nietzsche a vécu les dernières années de sa vie (sa vie active, du moins) avec un passeport temporaire suisse périmé. Vue de loin, cette précarité me réjouit. Vécue de l’intérieur, ce devait être bien différent, je suppose. Moins que le morceau de biographie intellectuelle qu’est ce livre, ce qui m’intéresse en lui, c’est la manifestation de l’origine méditerranéenne de la philosophie, en tant que celle-ci est toujours renouvelée : la mer, un climat, des conditions de lumière, une certaine douceur, tout ce sans quoi la philosophie ne peut pas naître, non pas en tant que discipline universitaire (chose qui n’a rien à voir avec la philosophie), mais en tant qu’événement vital, moment crucial de la vie, métamorphose, expérience.