L’angoisse que cause la dénatalité occidentale — le fait que le nombre des décès soit supérieur au nombre des naissances — a quelque chose de comique. Homo occidentalis étant devenu, au terme de sa chaotique histoire, incapable de ne pas se penser comme le nombril du monde, il se représente sa disparition comme la disparition de l’humanité dans son ensemble, son destin se confondant pour lui nécessairement avec celui de l’espèce humaine. C’est évidemment faux, trivialement faux, et le futur, a-t-on envie de lui dire pour le rassurer, et qu’il sombre paisiblement dans son dernier sommeil, le futur s’écrira sans toi, c’est tout. Mais, même face à l’évidence de sa disparition prochaine, il faut encore à homo occidentalis commenter, commenter encore. À trop parler, on devrait pourtant le savoir, on ne fait pas grand-chose. Mais l’entreglose de Montaigne a dégénéré en maladie chronique. Ce mal de Montaigne, si j’ose dire, est un mélange d’overthinking permanent et de sociologisme ambiant : nous passons notre vie moins à la vivre qu’à l’observer, la formaliser en statistiques et autres stéréotypes pour y déceler inégalités, injustices et innombrables malheurs dont nous sommes accablés. La mort de Dieu ne nous a pas rendus libres, elle nous a rendus veules. À celui qui veut toucher son partenaire, il passe désormais un tel nombre d’interdits à l’esprit que le temps d’avoir envie le goût lui en est passé. De là à procréer, alors, est-il étonnant qu’on n’y songe guère plus qu’à regret ? Il faut être inconscient pour vivre. Ceteris paribus, j’entends : il faut accepter une certaine dose d’inconscience pour tolérer l’existence, il faut avoir un bon naturel, et de l’appétit. L’abondance nous a engraissés et gâté le palais. À Homo occidentalis, qui s’est convaincu que tout avait déjà été fait, tous les livres écrits, toutes les idées pensées, toutes les positions tenues, tous les coïts connus, tous les espoirs déçus, que lui reste-t-il qu’une peine dont la soif qu’elle donne ne s’étanche que dans la consommation de tout : de soi, des autres, du monde, de n’importe quoi ? Nous n’avons jamais été aussi riches, et jamais aussi bêtes, mous, dociles, insignifiants, ingrats. La vérité, c’est que nous sommes fatigués. Le mal de Montaigne nous a épuisés. Et notre ethnocentrisme rendu myopes : il y a un centre (un omphalos), c’est vrai, mais il n’y a pas de monde autour. Notre temps a passé, voilà tout. Et comment se fait-il que moi, cela ne m’attriste pas ? La mer s’ouvre, des mondes nouveaux vont se former, de terribles haines renaître, d’autres disparaître : toutes nos histoires vont se mélanger et bientôt, peut-être, personne n’aura plus le privilège d’être né ici plutôt que là.

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