Que ferais-je si j’arrêtais de chercher ? J’ai toujours les yeux ronds ébahis devant les certitudes des autres, m’interrogeant : Mais qui peut croire qu’on lui a donné une bonne fois pour toutes la vérité, l’unique, et à lui, en particulier, et qu’il lui est donc possible désormais de s’en contenter ? Plus qu’une question d’état d’esprit, c’est une question d’état du monde, sans doute : la croyance que le monde étant un état, une sorte de chose finie, une totalité close et déterminée, il est possible d’en faire le tour, qu’il y a une solution et une seule à tous les problèmes, et qu’il est possible de s’arrêter. Les croyants — quel que soit l’objet de leur croyance et la nature de ce dernier — ont la passion du repos ; ils veulent le sommeil du juste qui, après sa dure journée de labeur, peut enfin dormir tranquille. Les nuits sont paisibles à qui ne cherche plus. D’avoir trouvé ? — Non, d’avoir reçu. D’où cette impression toujours croissante que le langage est quelque chose que l’on colle sur des parcelles de réalité : ce n’est pas une boîte à outils, encore moins une terre inconnue à explorer, c’est le répertoire des définitions, le catalogue des vérités définitives, le lexique des images fanées, le dictionnaire de nos fatigues. Et le plus paresseux n’est pas qui s’agite le moins. Mais peut-être est-ce aussi une question d’esprit : après tout, qui peut croire que nous voyons tous le monde de la même manière ? À qui se contente du langage comme d’une monnaie d’échange pour faire de plus ou moins bonnes affaires, la différence n’apparaîtra pas, ou mal, et puis, quoi qu’il en soit, elle sera noyée dans le bruit de la vie de tous les jours, les alarmes, les cris, les commentaires, les anathèmes, les blasphèmes, les dogmes, et toutes les inepties. Il faut que quelque chose casse la routine de l’existence pour qu’elle devienne sensible ; un choc, ou plus proprement l’amour, — l’amour d’un être, l’amour du monde, l’amour de la vie. Chaque phrase, alors, prend la forme d’un point d’interrogation, profond profond, comme l’univers, à en suivre la courbe, dans le labyrinthe ou le creux de l’oreille, on se perd dans le dédale des possibilités, il n’y a plus de certitudes, elles n’ont plus aucun sens, tout semble peut-être le même, mais tout a été transformé, et l’on ne s’y reconnaît pas. Si chaque phrase que tu écris ne se présente pas ainsi — comme un peine immense et une incommensurable joie —, alors il ne vaut pas de l’écrire, il ne vaut pas d’écrire. Il faut qu’écrire passe, dépasse, outrepasse, et que repasse la même question comme un point qui ne finit jamais : Et maintenant, que va-t-il arriver ?

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