16.I.26

Quand, sans crier gare, il s’est arrêté au beau milieu du trottoir, a écarté les jambes et tendu les bras en croix, dans une posture à mi-chemin entre le Christ et l’homme de Vitruve, j’ai bien compris que c’était à moi qu’il destinait cette attitude pour le moins déconcertante, mais je ne l’ai pas regardé, j’ai regardé ailleurs, baissant un peu les yeux vers la droite, lui se trouvant sur ma gauche, me disant : Surtout, ne le provoque pas, Jérôme, ne rentre pas dans son délire, c’est un malade, ça se voit, passe ton chemin, l’air de rien. Et puis, quand je suis parvenu à sa hauteur et que je l’ai entendu bafouiller, plus du tout sûr de lui, « Emmanuel ? Ah ben non, c’est pas lui… », je me suis dit qu’il avait tout simplement fait erreur sur la personne. Ajoutant pour moi-même que, peut-être, il m’avait confondu avec mon frère, qui lui s’appelle Emmanuel. Alors, je me suis mis à imaginer que ce dernier avait une double vie, une à Marseille, où il vit, et une autre, à Paris où je vis, et où, en réalité, il se rendait régulièrement, sans rien dire à personne, se grimant pour me ressembler, se maquillant pour se rajeunir, usant de perruques pour imiter mon abondante chevelure, et d’autres postiches pour la barbe, mangeant un peu trop pour gagner les quelques kilogrammes qui lui font défaut, libre alors de fréquenter dans le plus paradoxal des anonymats des gens qu’il n’oserait pas fréquenter sous son apparence ordinaire, un genre de super-héros de rien du tout, et que j’avais croisé l’une de ses personnes, laquelle m’avait confondu avec lui — après tout, même si c’était une erreur, elle ne serait pas si grande que cela, il y a effectivement un air de famille entre mon frère et moi —, mais avait finalement pris conscience de sa méprise en me voyant de plus près : de là, en effet, il ne pouvait plus se tromper. Mais pourquoi mon frère se comporte-t-il de la sorte ? Ce n’est pas une question à laquelle j’ai pensé tout de suite. Mais peut-être aurais-je dû m’arrêter pour la poser à l’homme aux cheveux blancs qui avait écarté les bras en me voyant, un peu comme s’il assistait à un miracle, l’apparition d’Emmanuel dans les rues de Paris — en hébreu, paraît-il, « Emmanuel » signifie « Dieu est parmi nous » —, et lui dire : C’est drôle, je ne vous connais pas, et vous m’avez tout l’air d’être sacrément allumé, même si l’on reconnaît quelqu’un en pleine rue qu’on n’a pas vu depuis longtemps, on ne se met pas dans des états pareils, on se tient, tout de même, on se tient, mon petit père, mais je ne sais pas si vous savez, vous ne savez sûrement pas, évidemment, passons, mon frère s’appelle Emmanuel, et peut-être m’avez-vous confondu avec lui, pouvez-vous me parler de cet Emmanuel que vous avez cru reconnaître en moi ? Si cela se trouve, après tout, c’est le même, le vôtre et le mien. Mais, en vérité, parler de mon frère, et de ma famille en général, cela ne m’enchantait guère. Je marchais dans Paris, j’étais allé jusqu’à la Place de la Nation et revenais chez moi en passant par l’Avenue Philippe Auguste et la République, une quinzaine de kilomètres en tout, de bon matin, et je n’avais pas envie d’aborder un sujet aussi fâcheux que celui-là, qui me plonge dans les profondeurs les plus sombres de l’angoisse, me parasite au point que je ne peux plus penser, m’empêche de respirer, de vivre. J’ai continué ma route, imaginant mon frère déguisé en moi. Et, bien que cocasse, cette idée ne m’a pas fait rire du tout. Ensuite, je l’ai oubliée, et si j’y pense à présent, c’est après m’être dit : Ce monde est si étrange. Ce monde est si étrange, en effet, que je ne sais pas s’il l’est vraiment ou si c’est moi qui le vois comme cela, pas plus que je ne sais, en vérité, s’il y a une différence réelle entre l’une et l’autre de ces perspectives possibles. N’est-ce pas étrange de vivre comme nous vivons ? Je me le suis fait remarquer — oh, ce n’est pas la remarque la plus originale du monde, non, j’en conviens, mais enfin, par les temps qui courent, elle n’est pas si mal que cela —, mais ce n’était pas au sujet de cette fausse rencontre. Je cherchais un exemple de l’étrangeté du monde, un autre exemple, pour faire voir l’ampleur du phénomène. Le premier exemple me faisait écrire qu’à force de faire passer les sous-produits de l’industrie culturelle (les consommables) pour d’authentiques œuvres d’art à propos desquels il est nécessaire de tenir des discours qui singent l’intellectualité, il était malvenu de s’étonner, comme si ceci n’était pas l’effet de la cause qu’est cela, que l’attrait que la démocratie exerce sur les populations mondiales s’amenuise au profit de la séduction des populismes autoritaires puisque cette substitution (de l’industrie culturelle à l’art) conduit à la destruction de la sensibilité esthétique dont le point de vue du consommateur qui a le droit d’exiger que ses besoins soient satisfaits à la perfection peut alors prendre tranquillement la place. L’histoire de ma rencontre avec l’impossible ami de mon frère devait être un autre exemple de l’étrangeté cosmique énoncée. Je ne sais pas où tout cela m’aurait mené, — probablement nulle part. Mais je suis tout de même rentré chez moi après avoir fait le tour de Paris, ou plutôt : ce tour dans Paris. Me souvenir des lieux où nous avons vécu, Nelly et moi, aussi, m’a fait un effet étrange, mais rien de comparable avec l’étrangeté cosmique de l’existence. C’était plus banal, et peut-être plus vrai, aussi, ou plus sensé, je ne sais. Tous les changements que la ville subit, me suis-je dit cependant, n’ont rien à voir avec ceux qui ont dû conduire Baudelaire à formuler sa célèbre remarque sur la forme de Paris : en réalité, ce n’est qu’une couche de vernis (« la forêt urbaine ») sur une forme qui reste fondamentalement la même. Et alors le sentiment cosmique vient s’écraser sur la réalité de la cosmétique : Pourquoi maquille-t-on la réalité ? Et pourquoi diable mon frère se déguise-t-il en moi ?