Chirurgie sauvage. Il est possible que les intestins, au cours d’une intervention plus ou moins hasardeuse, ait fourni aux humains la première image du labyrinthe, image qui se concrétiserait des millénaires plus tard dans les constructions tortueuses d’ingénieurs fous et les palais royaux des thalassocrates, s’émanciperait de la pierre et de la chair dans les mythes oniriques narrant des accouplements monstrueux et leurs enfantements qui le sont tout autant, offrant ainsi à l’Europe — voire au monde — le sujet de drames sans cesse recommencés.
Preuve, peut-être, que la séparation entre l’organique et l’inorganique n’est pas si tranchée qu’il n’y paraît, qu’elle s’ouvre bien plutôt à des explorations propices à tous les renouvellements.
En choisissant l’image de l’intestin pour décrire Berlin en ouverture de son livre, l’énigmatique auteur de Berlin Bardo — dont le troublant pseudonyme de N. N. SOF ressemble à d’illisibles coordonnées griffonnées en marge d’une carte vierge — aura choisi de placer la ville à la frontière entre l’organique et l’inorganique. Et n’est-il pas vrai que la ville, laquelle passe pourtant ce qu’il y a de plus humain, la trace la plus concrète de la présence humaine sur terre, et l’habitat le plus propre aux êtres qui la peuplent, semble aussi ce qui lui est le plus étranger, son autre le plus flagrant ? À mesure que la ville s’étend, au point de cesser d’être une ville — une ville qui se confondrait avec l’univers ne deviendrait-elle pas cet univers même ? —, l’on s’y sent de moins en moins chez soi. La ville n’est plus un abri qui, derrière les murs de son enceinte, comme dans le ventre d’une puissante mère, protègent les citadins de la nature brutale ; dans sa tension vers l’infini, elle rompt l’histoire comme ordre, clôture, protection, paix, elle n’est plus que le lieu où d’interminables et incompréhensibles transactions s’accomplissent sans répit, elle n’offre pas de sens, mais le capte, au contraire, le capture, le cache à nos regards fatigués, elle le privatise, et nous en prive.
« Ils m’ont annoncé, sans raison, qu’ils me renvoyaient, le chômage reprend, la vacance avec, et je me demande si je ne devrais pas m’arracher le visage afin d’accroître mes chances d’être à nouveau embauché par cette même entreprise. Rien, un peu moins. Je n’ai déjà plus de figure. Petites annonces, mais sales. J’ai dit au chômage que je ne voulais pas travailler. Ils ont rigolé. La police est venue. Je voulais regarder la pluie tomber, mais il fallait travailler ou circuler. Je me suis donc dissous dans le chagrin. »
Double dimension : en intensité et en extension. À mesure que la ville progresse ainsi, l’expérience ordinaire est de plus en plus captive, toujours plus dépersonnalisée : il faudrait quelqu’un d’autre pour vivre cette vie qui est la mienne, mais qui ? C’est tout notre paradoxe : il faudrait quelqu’un, mais il n’y a personne d’autre. La disponibilité est ailleurs, dans le temps libéré de la charge, de la contrainte, de l’assujettissement. Les anciens Grecs avaient un mot pour cela : σχολή, le temps désaliéné qui est propice à la philosophie. On part se promener au-delà de l’enceinte de la ville, là où l’on peut penser. Ce que l’histoire ne dit pas cependant (à ce sujet, en effet, Phèdre demeurera toujours muet), c’est que la σχολή est fondée sur l’esclavage : c’est l’esclave qui libère le temps du philosophe. Sans esclave, le philosophe doit travailler, se vendre, se faire lui-même esclave. Récemment, l’Europe a découvert cette réalité. Depuis lors, elle se demande comment penser. Et ne trouve pas, n’en semble pas capable. Elle se demande : Comment me libérer ? Mais on ne le peut pas, voudrait-on lui répondre. Qui le lui dira ? Peut-être y aura-t-il encore du temps, peut-être le temps existera-t-il encore, mais à quoi bon s’il appartient à un autre que moi qui ne consent à me le vendre qu’au prix fort de ma vie ? Il faudrait être quelqu’un d’autre, mais personne n’est disponible ; il n’y a que moi. Et c’est bien peu.
Laissera-t-on encore l’Europe rêver son songe monstrueux ?
Le 3 juillet 1986, s’interrogeant sur la tradition qui était la sienne (ni américaine ni européenne), Morton Feldman disait : « Je suis hanté par une maison hantée sans fantômes. Moi, je vis dans une maison hantée où il n’y a personne. C’est seulement dans ma tête que c’est une maison hantée. »
Et, quarante ans plus tard, Berlin Bardo ajoute: « Ils ont détruit la maison hantée. Que faire des fantômes ? »
La hantise ; — voilà notre fantôme.
« De l’anxiété, de la rosée, des bombes, des lamaseries électriques, des avatars de petits singes, des lys, des étés nucléaires, un bourgeonnement incessant, de la graisse et de la suie, des mirages, des rémiges sans oiseau à leur bout, des rhododendrons et du sang, des vertèbres aussi, de la boue, du laurier, des drones, des graines de pavot, de la craie, de l’asphalte, des courants d’air, une carcasse d’avion, des rasoirs, des poupées désarticulées, des glaires cendreuses, des coquilles vides, du vide et du sable. J’ai plongé mon regard dans la terre et je n’y ai vu que du sang, un miroir tout au plus. L’homme disait : j’ai tué des milliers d’hommes et des milliers d’hommes m’ont tué. Il y avait de la poudre sous la voix. Et sous la voix un cormoran qui portait son chant jusqu’à l’endroit du dedans. Ruelles, éclairage faible. Cran d’arrêt : des intestins, un labyrinthe. Qu’être avant être. La lame qui dépose la mémoire au creux du soir. Mémoire : esprit d’ondes. Impact. Une fronde pour dessiner la courbe du monde. »
L’histoire — et c’est le drame des humains — n’offre pas de réparation. Elle s’arrêtera peut-être un jour, qui sait ? Mais en attendant cet instant que, paradoxe des paradoxes, personne ne vivra jamais, il n’y a pas de paix pour nous qui sommes en vie, ni pour qui viendra après. Et il n’y aura jamais de paix. On a beau détruire la maison — toutes les maisons —, les fantômes ne disparaissent pas, les fantômes sont déjà morts. Quand on détruit la maison, on libère les fantômes (non les esclaves). Et ce n’est plus seulement la maison qui est hantée, c’est la ville tout entière, et le monde tout entier.
Urbanisme spectral.
Oui, que faire des fantômes ?

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