Régime. — De même que les rayons des supermarchés ne sont pas remplis de produits dont la consommation cause cancers, obésité, diabète, et autres maladies cardiovasculaires, les librairies et les divers entrepôts culturels (physiques ou numériques) ne sont pas pleins de livres et de disques et de biens culturels qui rendent les gens malheureux et bêtes et méchants et incultes, et cela, c’est plutôt rassurant. Sinon, cela voudrait dire que des populistes sans scrupules et opportunistes seraient susceptibles d’accéder au pouvoir dans les grandes démocraties occidentales, voire qu’ils auraient déjà accédé au pouvoir dans certaines des grandes démocraties occidentales, et cela, ce serait très inquiétant. Mais non, l’industrie rend les gens beaux, athlétiques, intelligents et sensibles, elle entraîne une réduction durable des inégalités, favorise la paix sociale, et le plus grand bonheur pour tous. De même, n’encourageant pas les comportements nullipares sous toutes leurs formes, les sociétés occidentales n’ont pas à redouter l’épuisement démographique qui attend les populations ne faisant plus assez d’enfants pour se renouveler. Et c’est cela, la grande victoire de notre temps : pour une fois dans notre histoire, la première fois, peut-être, de notre histoire, nous n’avons pas à être inquiets pour l’avenir parce que, dans les conditions qui sont celles du présent, l’avenir ne pourra être que radieux. Manière de dire que le problème avec l’Occident, ce n’est pas sa disparition, mais que cette dernière prenne un temps interminablement long durant lequel il nous faut supporter sa larmoyante morosité, quand nous voudrions bien plutôt qu’il passât comme une mauvaise odeur nous laissant enfin un peu d’air frais pour respirer. Car, outre le vieillissement et l’extinction, ce n’est pas le fascisme qui menace les populations occidentales, mais cette mentalité petite-bourgeoise qui les a gangrenées. Élevée aux mets infects et aux œuvres infâmes, l’humanité occidentale s’est désormais recroquevillée sur elle-même comme un bourgeon qui refuserait obstinément d’éclore. Même quand elle fait semblant de s’apitoyer sur le sort de lointainespeuplades, ce n’est jamais qu’à elle-même qu’elle songe, au périmètre restreint de sa sensibilité étriquée, à ses besoins facilement satisfaits, ses désirs moyens, ses ambitions quelconques. Qu’on préfère se peindre sous les traits de l’héroïsme, cela n’a rien d’étonnant, c’est bêtement petit-bourgeois. Je suis du lot ; il n’y a pas de consolation. Mais alors quoi, n’y a-t-il pas de remède ? De remède, non, de régime, peut-être. Lequel n’a toutefois rien à voir avec cette odieuse politique dont toutes les productions culturelles sont pleines comme des outres (de l’article dans le journal à l’œuvre d’art totale), mais tout avec la manière de s’alimenter. Nous ne sommes que des organismes qu’il faut nourrir : comme il faut apprendre à parler, il faut apprendre à s’alimenter, rechercher ce qui nous rend meilleurs et fuir, voire chasser, ce qui nous empire. Toute politique porte en elle des germes totalitaires, il faut l’abolir, et lui préférer une diététique qui, ne faisant pas la distinction entre le corps et l’âme (laquelle doit être abandonnée, et ses dérivés avec, ainsi que les concepts mêmes à partir desquels on l’a formée), ne nous engraisse ni ne nous avachisse, mais nous laisse croître. Et comme on ne peut tout de même pas brûler l’équivalent de siècles de culture (partout, c’est la surproduction), il faut d’abord apprendre à être sélectif, minutieux, exigeant, puriste, si l’on veut, pour se protéger et s’améliorer. Toute autre attitude n’est qu’un paresseux et maladroit suicide qui refuse de se laisser nommer. Est-ce que je ne raconte pas toujours la même chose ? Un peu ? Je ne sais pas. Quelquefois, oui, c’est l’impression que cela me fait. Quelquefois, non, mais que j’approfondis une question à laquelle je n’ai pas encore trouvé de réponse qui me satisfasse. Comment savoir si l’on s’égare, est perdu, ou s’aventure sur des sentiers qui n’ont pas encore été battus ? On aimerait croire que, bien sûr, tout le monde, mais vraiment ? Je ne sais pas. Des phrases me viennent, je les accueille, je les rejette, j’essaie d’aborder les choses depuis un autre point de vue et un autre point de vue et ainsi de suite. Est-ce que j’y parviens ? En tout cas, qu’on ne se méprenne pas, je suis bien plus intransigeant avec moi-même que je ne le suis avec les autres. En tout cas, bis, j’ai souffert ces derniers temps et le simple d’avoir encore des idées, de parvenir encore à avoir des idées, c’est-à-dire d’atteindre à un niveau d’abstraction qui me sorte de moi-même, cela me rassure : je ne me suis pas effondré, je n’ai pas succombé à l’incompréhensible qui cause la douleur, l’incompréhensible que cause la douleur, et qui se tiennent hors de notre prise, nous échappent, semblent s’enfuir, dès lors, mais reviennent, sans cesse, et nous tourmentent pour cela — pourquoi ? —, nous tourmentent par cela — pourquoi ? —, ne nous laissent pas en paix, interdisent même jusqu’à la possibilité d’une paix à venir, un peu plus tard, quand on ira mieux. C’est l’exigence de l’époque : aller mieux. Et elle rend fou, d’autant plus qu’on va mal, ne peut pas aller bien. Ne te semble-t-il pas immoral, bien souvent, leur bien ? J’ai accepté la souffrance jusqu’à n’en plus pouvoir. Je ressens encore des douleurs (souviens-toi : il n’y a pas d’un côté le corps et de l’autre l’esprit, oublie ces notions), mais j’essaie de ne pas me crisper, sans pour autant me laisser aller. Ce n’est pas que j’aime les idées abstraites, que je les préfère aux sentiments, c’est que je ne peux pas vivre sans elles : une vie sans penser — sans une certaine exigence de conceptualité — me serait insupportable. Je ne peux pas me contenter de dire : « Aujourd’hui, j’ai fait cela, je suis allé ici, je n’aime pas untel, ceci me révolte », et caetera, j’aurais la sensation d’être trop primitif, primaire, d’être en train de sombrer dans une forme d’inexistence, d’indistinction, d’indifférenciation. Suis-je toujours flamboyant ? Loin de là. Mais qui l’est sans faiblir jamais ? Ce n’est pas une excuse ; je n’en cherche pas. Je ne sais pas ce que je cherche. Peut-être que je ne cherche rien, que je suis tout simplement perdu, et que je me raconte des histoires pour faire semblant d’exister. Qu’est-ce que je vaux comparé à qui occupe le haut de l’affiche ? Rien. Ce n’est même pas la question. Et ce n’est pas par rancœur que j’ai écrit ce que j’ai écrit aujourd’hui, par exemple, c’est que, si peu probable que ce puisse paraître, il me semble que c’est vrai, ou ce qui se rapproche le plus de l’idée que je m’en fais. Et cela, aussi, fait partie de la diète.

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