5,00 km | 24:10 temps | 4:50 min/km, me dit le registre des courses (ce qui est probablement faux). Et changement de parcours, aussi, ne me dit pas le registre des courses (ce qui est indiscutablement vrai). Si je le voulais, je pourrais écrire la même chose tous les jours, avec de très légères modifications, comme à l’instant, sans même avoir besoin de faire quoi que ce soit pour le rendre vrai, ou rien d’autre que semblant, l’illusion serait parfaite, personne n’allant jamais vérifier que ce que j’écris correspond à ce que je fais, et ce ne serait pas différent de la plus grande, la plus immense part de ce que les humains écrivent chaque jour dans le monde, ou font écrire à leur place par une intelligence artificielle, et qui constitue la culture dans son ensemble. S’il y avait une quelconque différence, les humains prendraient conscience de la vacuité, de la nullité absolue de leur existence et feraient autre chose, mais non, ils continuent, comme s’ils étaient fondamentalement imperturbables. Et, écrivant cette phrase, je viens de comprendre que mes perturbations ne sont pas une malédiction, mais une chance. Ce que je n’avais pas encore conçu clairement, je crois, me contentant plutôt de simplement déplorer les perturbations dont je me sens la victime et ce, alors même que je n’en suis pas moi, spécialement, la victime, je n’en suis qu’une victime parmi d’autres, parmi des milliards d’autres, il se trouve simplement que je les ressens comme je les ressens et que j’écris. Ce qui n’est peut-être pas tout à fait indifférent. Dimanche, Nelly et moi, nous nous sommes disputés d’une façon ridicule, offrant un spectacle des plus affligeants à notre fille, Daphné, qui n’y était pas tout à fait pour rien, il est vrai, mais c’est une autre histoire. À un moment de notre dispute, Nelly m’a reproché ma vision du monde, qu’elle trouvait noire, m’a-t-elle dit, et moi, je lui ai répondu que je n’avais pas envie d’en changer parce que ce n’était pas une conception réactive — réactionnaire, aurais-je pu dire si ce mot n’avait pas la connotation politique qu’il a acquise —, mais élaborée, le fruit de mes pensées. Et puis, elle m’a dit qu’elle était souvent d’accord avec moi, que c’était simplement la façon d’exprimer mes idées qui la dérangeait, peut-être parce qu’elle avait l’impression que tout était noir dans mes pensées, ce qui n’est pas le cas, en tout cas, je ne le crois pas, sinon, je ne prendrais pas la peine d’écrire ce journal, tous les jours, que les gens le lisent ou non, c’est ce que je fais, par exemple. Ce n’est qu’un exemple, en effet, mais ce n’est pas un exemple parmi d’autres, pas un exemple comme les autres, du moins, il a une singularité. Écrire possède pour moi une dimension morale qui lui confère une importance toute particulière, non pas seulement comme forme artistique, genre, mais comme acte, activité. Le fait que la dimension éthique et la dimension esthétique de l’écriture s’épousent, pour moi, quand j’écris, donne encore un relief particulier à cet exemple, qui n’est pas une déclaration d’intention, mais quelque chose en acte, en chair et en os, pour ainsi dire, j’aime bien cet expression qui me vient de la phénoménologie, « en chair et en os », où elle traduit l’adverbe « leibhaft » chez Husserl, c’est-à-dire dans la vie même. Si je pensais que le monde était uniquement un endroit noir et froid, je n’écrirais pas, je me suiciderais, me serais déjà suicidé. Un point, c’est tout. Mais j’aime la vie, voilà la vérité, quand même la vie me semble souvent invivable. Ce que je viens de comprendre — et c’est peut-être une conséquence plus ou moins lointaine du reproche que Nelly m’a fait, dimanche dernier —, c’est que mes perturbations sont une chance : le monde ne me laisse pas indifférent, je n’y suis pas fermé, je vibre avec lui, fût-ce d’un son mauvais, mais enfin il ne l’est pas toujours, et il vaut mieux être perturbé par le monde que de ne plus rien sentir du tout, ou de vivre dans une sorte de monde parallèle, coupé de la réalité des choses telles qu’elles sont, ce qui est à peu près la façon de vivre d’à peu près tout le monde. Et je conçois bien, aussi, ce que les remarques que je viens de faire peuvent avoir de bourgeois, dans la mesure où je vis confortablement dans une démocratie occidentale, et que si je vivais à la rue ou dans une dictature théocratique, j’aurais peut-être envie de m’enfermer dans une tour d’ivoire et de n’en plus jamais sortir, c’est possible, mais il y a toujours une limite à l’ouverture : on ne peut jamais penser qu’à partir de l’endroit où l’on se trouve, on ne peut pas faire l’économie de soi, s’imaginer que l’on n’est pas là, s’inventer un point de vue d’où l’on est absent, absolu, ou quelque chose comme cela, impartial, objectif, neutre, que sais-je ? non, ce qu’il faut, c’est n’être pas la dupe de soi-même, et tâcher d’être honnête, sincère, non dépourvu d’une certaine authenticité, malgré encore une fois toutes les critiques que l’on a bien pu faire, à tort ou à raison, à cette dernière notion, sans doute en partie pour se dispenser de l’être et pouvoir se vautrer sans scrupules dans le cynisme le plus répugnant, voilà qui n’est pas à exclure, sinon pourquoi les gens continueraient-ils de vivre ce qu’ils font comme ils le font, faisant toujours les mêmes choses qu’ils font, toujours ce même bruit imbécile avec leur bouche ou avec le moteur de leur véhicule ou l’alarme de leur sirène ou la violence de leur pouvoir, ou la haine de leur impuissance, oui, pourquoi, ils changeraient, non, ne crois-tu pas ?

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