21.I.26

Après être allé courir, hier, j’ai écrit environ 16500 signes dans le chapitre que j’ai commencé le cinq janvier pour les profondeurs. L’ensemble est à peu près dix fois plus long et me semble encore loin d’être achevé. Mais ce ne sont que des projections approximatives, et l’essentiel n’est pas là. Ce chapitre, je crois, ne ressemble à rien, ni de ce que j’ai écrit ni de ce qu’on a jamais écrit, et c’est assez bien ainsi. Je laisse le texte prendre toutes les directions possibles, comme si je ne m’intéressais pas aux conséquences, ou comme si j’étais prêt à assumer toutes les conséquences, dont la principale me semble être l’illisibilité. Est-ce un problème, l’illisibilité ? Je ne sais pas. Je ne crois pas. Ce qui se vend n’est-il pas, au contraire, bien trop lisible ? Scénarios pour mauvais films à venir au sujet de tel ou tel des puissants de ce monde, de la vie intime de mon arrière-grand-mère, de mon animal domestique préféré, ou de tes vacances en famille. Mais je n’ai pas envie d’être négatif et ne sais pourquoi je le suis, peut-être que c’est facile, peut-être que Nelly a raison, je prends les choses du mauvais côté. N’exagère pas, non plus, ce n’était qu’une remarque en passant. Ce que je voulais dire, c’est qu’il faut que je me soucie uniquement d’aller au bout des choses, de suivre le chemin que je trace, tant pis si tout le monde s’y perdra, moi, je sais où je vais, je cherche où je vais. Je ne me soucie pas de savoir si j’écris un roman, un récit, un essai philosophique, ou que sais-je encore ? Parce que cela — ni de le savoir ni de me conformer à des canons et aux attentes ennuyeuses qu’ils suscitent — ne m’intéresse pas, je n’ai pas besoin de catégories toutes faites, ou faites par et pour d’autres que moi. Est-ce une exigence de liberté ou de vérité ? Non, même pas vraiment, je fais confiance à l’écriture, c’est tout : j’écris. En relisant Zentralpark avant-hier, pour les pages que j’ai écrites hier, j’ai retrouvé ces phrases, qui peut-être m’ont travaillé inconsciemment, mais dont je ne me suis pas souvenu à temps en écrivant le texte sur Berlin Bardo, où Benjamin écrit : « Le flâneur, pourrait-on dire, marque le retour de l’oisif que Socrate prenait comme interlocuteur sur le marché d’Athènes. Sauf qu’il n’y a plus de Socrate, de sorte qu’on ne l’aborde plus. Ni d’esclavage qui garantissait son oisiveté. » (37, 4) Le Phèdre transposé à Paris, ou désormais, donc, à Berlin, a quelque chose de profondément déprimant que ne cherche pas à masquer l’humour ironique de Benjamin, mais bien plutôt à mettre en évidence, à pousser en avant. « Il n’y a plus que le marché » est l’assertion manquante sur laquelle se fonde cet aphorisme, le marché auquel tout le monde est soumis jusqu’à l’aliénation, la dépossession de soi. La découverte par l’Europe de cette vérité multiple — notre culture est fondée sur l’aliénation — donne des livres comme les Passages ou le Baudelaire, des livres qui ne sont pas inachevables, mais que la réalité interdit et interdira toujours d’achever.