Großer Halb. — Dans le grand livre de l’univers (cette idée ne surprendra guère les lecteurs du conte de Borges, « La bibliothèque de Babel »), où tous les énoncés doués de sens (les mots, les phrases, les livres, les encyclopédies, et caetera) sont contenus, la plupart des groupes de signes qui s’y trouvent ne veulent rien dire et sont simplement des suites de caractères dépourvues de toute signification. Et pourtant, qui a déjà fait une faute de frappe en tapant l’intitulé de sa recherche sur internet n’aura pas manqué de constater un phénomène d’une ampleur manifestement grandissante : il semble non seulement que quelqu’un ait commis toutes les fautes de frappe possibles et imaginables avant nous, mais que des personnes (dont on ne sait qui elles sont, au juste) aient en outre choisi d’employer cette suite malencontreuse de caractères pour désigner quelque nouvel objet de l’univers, une société de promotion industrielle automobile, une préparation culinaire, un groupe de rap, un soin pour le corps, une pratique culturelle, un parti politique, un médicament pour soigner l’acné, et caetera, et caetera, qu’il aura par suite paru impératif à l’humanité de recenser sur internet, dans le but probable de vendre quelques exemplaires de plus de quelque chose. En sorte que l’on est en droit de se demander, puisque selon toute vraisemblance cette inflation sémantique accompagne ou est à l’origine d’une inflation ontologique correspondante (le lien de causalité n’étant pas aisé à établir, on s’abstiendra de se prononcer définitivement à son sujet), jusqu’à quel point l’univers est susceptible de croître et si la fin du monde, plutôt qu’une sorte d’explosion à peu près semblable à celle que l’on s’imagine quand on pense au big bang, ne sera pas due à l’obésité galopante dont l’ontologie souffre du fait de la propension des êtres humains à toujours inventer des choses nouvelles, fussent-elle d’une nullité flagrante, comme nos nombreuses recherches erronées sur internet ne manquent jamais de nous en apporter l’affligeante preuve. Nous sommes cernés par un univers de signes dont nous peinons à déceler le sens et dont la vérité est que nous préférerions l’ignorer. Les charmes métaphysiques dont les conteurs paraient jadis leurs histoires ont passé : la réalité s’étant obstinée à rendre vraies leurs élucubrations fantastiques, les signes ont sauté hors du texte pour envahir l’univers en créant de nouvelles choses, et de nouvelles choses, et encore de nouvelles choses, et ainsi de suite, à l’infini. On comprend rétrospectivement que la maxime de Derrida, d’après laquelle « il n’y a pas de hors-texte », n’était pas tant une déclaration de principe avant-gardiste qu’une mise en garde contre les dangers de l’inflation syntaxique : les signes s’ajoutant aux signes d’après une loi de croissance stochastique qui ne connaît pas de limite supérieure (la limite inférieure étant toujours celle que l’on est en train de dépasser), ils auront bientôt recouvert l’univers, anticipant la connaissance que l’on pourrait avoir un jour de l’inconnu, et humiliant le sens comme une suite de plus, sans privilège aucun, parmi celles, innombrables, qui ont déjà été parcourues, et les armées nécessaires de celles qui ne manqueront pas de venir. On le comprend, certes, mais un peu tard, peut-être. Tant pis pour nous, qui en faisons l’expérience désenchantée. Et fatiguée.

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