25.I.26


Succès (avec un « s » fantôme qui marque le pluriel comme dans « refus »). — Cette semaine, au détour d’une conversation, Nelly m’a appris qu’_______ __________ était décédée. Il y a un an déjà, et pourtant, je ne le savais pas. Cela ne m’a fait aucune peine, du moins n’ai-je pas ressenti de tristesse, je me suis même senti soulagé, je crois. Comme si, avec cette mort, c’était une partie de mon passé qui était effacée ou dont, du moins, en l’absence de témoins, il ne resterait plus de traces. C’est évidemment une illusion, mais c’est ce que j’ai pensé. Après mon départ de chez _______, je ne l’avais plus revue. Et n’en ai jamais eu la moindre envie. Je crois que je lui en voulais : son milieu lui avait ouvert ces portes qui, à moi, seraient toujours fermées, et elle n’avait rien su en faire parce qu’elle n’était pas capable d’en faire quoi que ce soit. Elle m’avait invité à une soirée chez ses parents. Je revois son père assis dans le canapé du salon de leur grand appartement du ___ ___________, non loin de __ _______ __ _________, vieux monsieur devant qui tout le monde semblait un peu courbé. Moi, on ne me l’avait pas présenté. Je ne devais pas être assez bien pour cela. En revanche, quand je l’avais invitée chez moi, dans mon petit appartement du VIe arrondissement, ivre morte, elle avait vomi sur un mur. Pour cela, je devais être assez bien, oui. Je me suis souvenu de la publicité que, à la mort de son père, l’on avait fait paraître dans le journal, mélange de banalité et de cynisme, comme seule la bourgeoisie en est capable : « Les grands écrivains ne meurent jamais », était-il écrit au-dessus d’une photographie en noir et blanc de lui. Quelle grotesquerie. Tout à l’heure, sans établir le lien que l’écriture semble me suggérer à présent, je me suis demandé pourquoi je n’avais pas de succès : si c’était une sorte de malédiction, si je n’étais tout simplement pas en phase avec mon époque, ou si je me trompais sur mon compte et n’avais en réalité aucun talent. Ensuite, j’en ai parlé avec Nelly, qui m’a répondu qu’elle connaissait la raison : je refuse de me prostituer. (Ce sont ses mots, à elle, non les miens.) _______ ne s’était pas prostituée, au sens où Nelly l’entendait, c’est vrai, elle s’était contentée de profiter de son nom pour exister (à peine, en vérité, mais c’était lié à son absence de talent et non à la chance que son nom lui avait offert, à elle comme à ses frères), quand moi je végétais sous cette sombre verrière, factotum de mon propre malheur. C’est un peu grandiloquent ce que tu écris là, ne trouves-tu pas ? Oui, mais ce n’est pas tout à fait inexact.