Volte. — Ne pas s’en soucier, « vivre sa vie », comme disait Godard, n’est-ce pas le bien suprême, ou quelque chose s’en approchant ? Je ne fais rien, c’est vrai, et pourtant, comment se fait-il que j’aie le sentiment de m’absenter ? Cela, sans sensation de manque, comme on dirait de quelqu’un qui serait sous la dépendance d’un narcotique dont, faute de le consommer, il souffre. Bien suprême ou luxe certain, du moins. Le sentiment de m’absenter ou bien celui d’exister, enfin, de nouveau (je ne sais pas, les deux, probablement) ? Il y a toujours ces absurdes bolides qui déchirent le silence dans le noir comme dans le gris. Et, plus loin, je le suppose — en deux jours, à peine, rien n’a dû changer, en effet —, toujours les mêmes événements qui ont lieu selon les mêmes lois dont on pourrait croire qu’elles sont éternelles ou constitutives de notre espèce ou je ne sais pas quoi. C’est ce que l’on s’imagine, je crois, oui. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. C’est toujours la même histoire, mais je considère qu’elle ne me concerne pas. Si nous arrivions à nous persuader qu’elle ne nous concerne pas, qu’elle ne concerne personne, qu’elle n’est qu’une nuisance à laquelle il faut s’efforcer d’être indifférent, cesserait-elle ? Je ne sais pas. On peut supposer que non, et alors ? Contrairement au paradoxe qu’une certaine politique nous aura conduits à tenir pour vrai, il n’y a pas de déclaration d’indépendance collective (une indépendance collective nous place sous une autre dépendance, elle ne nous en libère pas), l’indépendance ne peut être que singulière. Et c’est en cela que tiendra sa radicalité (i.e. elle pourra être une racine de quelque chose, elle poussera). Rien à voir, mais ces phrases dans le livre de Kracauer sur Offenbach (219) : « Ainsi l’opérette vogue entre le Paradis perdu et le Paradis promis, vision soudain entrevue, aussitôt évanouie, et qui échappe au concept du vulgaire. Les républicains qui, somme toute, auraient pu apprécier ses couplets satiriques en étaient pour leurs frais et il en était de même de cette société enivrée à laquelle étaient dédiées les scènes bachiques. Frivole et ambiguë, l’opérette se gausse des uns et des autres. Elle s’élance, insaisissable, sans pénétrer tout à fait dans la vie sociale, à travers le temps, hors du temps, vers les paradis passé et futur ; c’est un oiseau de paradis, dont le plumage s’irise dans l’irréalité du Second Empire. »

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