Mappemonde. — Difficile de composer avec les opposés quand l’endroit où je me trouve, me semble-t-il, n’est pas situé à mi-chemin, au milieu, ni quelque part entre les deux, mais tout à fait ailleurs. Sur la carte d’un univers (mental ou autre), où cela se peut-il bien se trouver, ailleurs ? Précisément : ce n’est pas sur la carte. Imagine une planisphère, tout s’y trouve, et maintenant cherche un point qui n’y est pas, qui n’est même pas dans la marge, eh bien, ce point, comment vas-tu l’indiquer ? Tu ne le peux pas. Tu dis : Ce n’est pas possible, j’ai dû me tromper. Une erreur de calcul, ou quelque chose comme cela. Et alors, de deux choses l’une, ou bien tu admets que tu t’es effectivement trompé et tu cherches un point sur la carte qui n’est pas celui où tu pensais que tu te trouvais mais qui pourrait faire l’affaire, ou bien tu ne l’admets pas et alors, de deux choses l’une, encore, ou bien tu renonces purement et simplement à te situer où que ce soit, et alors tu n’es nulle part, ou bien tu cherches à dessiner ta propre carte de l’univers, mais peut-être n’y a-t-il pas de carte de cet univers, peut-être que cela n’a pas de sens dans ton univers de dessiner des cartes où mettre des points où se trouvent les gens, peut-être qu’il faudrait s’y prendre autrement, oui, d’une façon complètement différente, mais ce n’est pas simple, comment faire ? par quoi commencer ? par où commencer quand ce que tu cherches à situer ce n’est pas sur la carte et qu’il n’y a pas d’autre carte ? C’est à devenir fou, parfois. Et ce n’est pas une façon de parler. Combien de fois me suis-je retrouvé à me parler tout seul parce que j’avais besoin de me situer sur une carte qui n’existait pas, que je ne savais pas dessiner et que, peut-être, si j’avais su la dessiner, je n’aurais pas pu la dessiner parce que de là, précisément, il n’y a pas de carte, — c’est nulle part. Ou alors, ce n’est pas tant que l’on n’a pas prévu tous les points, mais que l’on ne se préoccupe pas de tous les points, on se contente d’un, ou deux ou trois, ici, là — ici et là sont à l’opposé l’un de l’autre, tu vois — et puis quelque part entre les deux, au milieu ou n’importe où, de toute façon, personne ne s’intéresse à l’entredeux. On voudrait dire : Regarde, l’un, l’autre ou tel tertium quid, tout cela revient au même, tes points seront toujours mal placés, tes coordonnées erronées parce que ton repère est mal fait, ce n’est pas une erreur de calcul, on ne peut pas s’y perdre, il faut connaître son chemin avant de l’emprunter, mais c’est long, de se perdre, cela fait tout un détour, et l’on n’a pas le temps pour les chemins qui rallongent, les digressions, quand on fait des affaires, on va droit au but en cherchant un raccourci. Qui contemple le paysage ? Je n’ai pas la passion de la lenteur. Il me semble que, tout ma vie, j’ai été impatient. Mais ce n’est pas une décision qui se prend — comme le temps —, c’est quelque chose qui s’éprouve — comme la durée —, une expérience qu’il faut faire, qu’il faut apprendre à faire, qu’il faut accepter de faire. Peut-être vient-elle de l’échec. Et par « échec », je n’entends le genre de bêtise contemporaine, je ne sais quelle résilience : « Il faut échouer pour réussir », non, l’échec pur et simple et dur et qui, pourtant, ne semble pas être réellement différent de la réussite, non qu’il y conduise, non qu’il se confonde avec, mais la frontière ne te semble-t-elle pas floue, perméable, évanescente, disparaissante, inintéressante ? Ce dont le monde social m’a renvoyé l’image de quelque chose de raté ne l’était pas, ce n’était tout simplement pas sur la carte du monde social ; sur la carte du monde social, il n’y avait pas de place pour moi, on ne pouvait pas me situer d’un point, et cela, je crois, n’a pas changé, je n’ai jamais eu de place en n’ai toujours pas, pas de région à moi, je suis ailleurs, sur une autre carte, et qui n’existe pas. J’ai encore croisé l’éditeur chauve, ce matin, en allant me promener au jardin. Un peu avant, sous la douche, songeant, je ne sais pourquoi, à la morte de l’autre jour, j’ai eu une pensée des moins charitables, et je me suis dit que, malgré l’apparence de l’échec, je ne voudrais pas d’une autre vie que la mienne. Et ce n’est pas un peu de wishful thinking, non, je ne dis pas cela pour me rassurer : je suis un astre errant. Ne s’agit-il pas d’ailleurs d’inventer son propre système solaire ?

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.