29.I.26

Un selfie dans l’avion pour Auschwitz. — Entre une publicité pour un string Undiz et une autre pour le nouveau roman de Delphine de Vigan chez Gallimard, je n’ai pas pris en photographie la disparition de la tour dans le ciel de Paris. Peut-être parce qu’il y a déjà trop d’images, comme on peut le voir, peut-être parce que, cette disparition, je l’ai déjà trop prise en photographie, et qu’aucune de ces photographies ne m’aura permis de comprendre pourquoi ce phénomène me fascine autant. Mais comment une photographie permettrait-elle à elle seule de comprendre quoi que ce soit ? D’ailleurs, ce n’est jamais pour comprendre directement que j’ai pris ces photographies, mais toujours comme documents, comme traces qui devaient trouver place dans un projet où elles acquerraient un supplément de signification, et apporteraient en échange un supplément de signification au projet où elles prendraient place. Je n’ai pas pris la photographie de la disparition de la tour dans la brume, à la place j’ai passé une main dans ma barbe imbibée de cette dernière et fraîche humidité. Était-ce la réponse de mon corps à l’environnement dans lequel il se trouvait, ma manière à moi de me faire comprendre que ce que j’expérimentais depuis la vision de la tour invisible dans le ciel de Paris, je l’expérimentais aussi depuis moi-même et que, si je m’étais trouvé là où se trouvait la tour, si je m’étais regardé depuis son point de vue à elle, inverse à celui depuis lequel je la regardais, moi, tout comme je ne la voyais pas, je ne me serais pas vu ? C’est l’exception qui me fascine dans la disparition de la tour, me suis-je dit. Et j’ai ajouté en manière d’objection : Mais elle disparaît fréquemment, ne trouves-tu pas, peut-être n’est-ce pas si exceptionnel que cela ? Or, cette objection portait moins sur la nature de mon expérience que sur la signification de l’exception, une exception n’ayant pas besoin de ne se produire qu’une et une seule fois pour l’être, exceptionnelle, pour l’être, exceptionnelle, il suffit qu’elle ne se produise pas le plus fréquemment, qu’elle soit suffisamment rare pour qu’on la voie, et la disparition de la tour dans le ciel de Paris est suffisamment rare (la plupart des jours, en effet, on la voit sans difficulté, la tour) pour que l’on voie qu’elle manque, l’on voie qu’elle est invisible, voie qu’on ne la voit pas. Voir le non-voir, en l’occurrence, dirais-je, c’est cela l’exception, car l’exception n’est exceptionnelle que dans la mesure où on la perçoit en tant que telle, où l’on fait, en même temps que l’expérience de l’exception (ce qui est exceptionnel), l’expérience de l’exceptionnalité de l’exception (que c’est exceptionnel). C’est après être allé courir, ce matin, dans la brume, que je me suis aperçu en passant la main dedans, qu’à ma barbe un nuage de brume s’était accroché. Avant d’être allé courir, Nelly m’avait parlé de cette histoire de selfie dans l’avion pour Auschwitz, moi, je n’informe plus que par ouïe-dire, c’est salvateur, et je m’étais dit : si tout n’était pas politique, peut-être que la politique aurait quelque intérêt, qu’elle ne serait pas réduite à cette mauvaise plaisanterie que les personnes qui détiennent les mandats que les gens leur confient en votant pour eux nous font pour nous humilier. Mais je ne sais pas si j’ai raison. Le plus déprimant, ce n’est pas que l’on se prenne en selfie dans l’avion pour Auschwitz, ce qui ne prouve rien sinon que la mémoire de la Shoah est devenue une mémoire forcée, ce qui ne semble pas tout à fait étonnant compte tenu du temps qui a passé, c’est un processus naturel, il me semble, que l’oubli, et d’autres mémoires douloureuses, pour ne pas dire doloristes, elles aussi, tendent à supplanter cette mémoire, on ne peut pas nier, en effet, qu’il y ait une conccurrence des mémoires, la loi du marché s’applique à tout ce qui se tient à la surface de la terre, mais que cette pratique soit banale. Et, le plus étonnant, dès lors, ce n’était pas que l’on fasse ce que l’on fait, que l’on voie ce que l’on voit, mais que l’on s’en étonne encore et que, au lieu de tirer les conséquences qui suivent de la banalisation de la barbarie — laquelle s’ensuit de la banalisation de la politique, de la croyance que tout est politique, et même le port du string —, c’est-à-dire : en changeant notre façon de vivre, nous continuions à vivre la vie que nous vivons, une vie de plus en plus désespérante où l’on se prend en selfie dans l’avion pour Auschwitz et s’en offusque ensuite. Si je vois la tour disparaître, ai-je eu alors l’idée, si je vois que je vois la tour disparaître dans le ciel de Paris, ce n’est pas simplement parce que la tour disparaît, et que ce phénomène, je lui trouve des qualités esthétiques exceptionnelles, c’est bien sûr cela mais ce n’est pas seulement cela, c’est aussi pour me souvenir que la vie peut être autrement qu’elle n’est, d’une toute autre forme, d’une toute autre nature, ce n’est pas quelque chose que nous sommes contraints de vivre contre notre gré, quand même, bien souvent, trop souvent, c’est ainsi que nous en faisons l’expérience, c’est ainsi que nous ressentons le fait de vivre notre vie, de l’intérieur, pour ainsi dire, d’un autre point de vue, il y a d’innombrables autres formes de vie possibles qu’il nous appartient d’explorer ; — c’est notre tâche.