Fini Kracauer. Si le sujet du livre est peu ou prou le même que celui des projets de Benjamin, malgré quelques points de rencontre conceptuelle et une perspective marxiste semblable (K. cite la farce marxienne), la distance qui sépare les deux approches est immense : plus on avance, et plus le livre de Kracauer apparaît pour ce qu’il est — une biographie somme toute classique — tandis que le projet de Benjamin est intégralement philosophique. Si passionnant que soit son traitement, et l’allure à laquelle il raconte son histoire, le livre de Kracauer me laisse sur ma faim : il lui manque quelque chose, quelque chose qui aurait sans doute dû se trouver dans les livres de Benjamin, lesquels demeurent malheureusement inachevés. Et c’est peut-être cela qui me marque le plus : l’inachèvement au sens de ce manque d’un achèvement. Quand on voit ce qu’il manque à un livre achevé comme celui de Kracauer, on ne peut que déplorer l’inachèvement des projets benjaminiens, et l’esthétique du fragment que l’on vante trop souvent me semble n’être qu’une illusion : nous fait défaut ce dont nous aurions précisément besoin, ce qui nous est le plus nécessaire, et qui demeure introuvable. Nous faisons des morceaux d’un tout inachevé des fulgurances aphoristiques alors que ce sont des lézardes dans les murs d’un édifice que l’on n’est pas parvenu à bâtir. Échappent peut-être à cette remarque les thèses sur le concept d’histoire, mais est-ce si sûr ? Autrement : troisième jour sans me soucier de ce qu’il se passe dans le vaste monde, et je n’ai pas le sentiment de me replier sur moi-même, plutôt de mieux parvenir à penser mes pensées, même si, aujourd’hui, de pensées, il me semble que je n’en ai pas eu beaucoup, peut-être même aucune. Par moments, j’ai eu l’impression d’être parfaitement immobile. Mais ce n’est pas vrai. Peut-être est-ce simplement que je ne suis pas perturbé par des pensées qui ne sont pas les miennes, et qu’il vaut mieux n’en avoir aucune que d’importation. Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne sais pas. Peut-être rien. Si cela veut dire quelque chose, peut-être trouverai-je demain. Sinon, tant pis, cela retournera à l’oubli. Dans un coin de mon esprit, je note ce nom : Tinduff. Ne sais-je donc que vouloir être ailleurs ?

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