Cette nuit, j’ai rêvé qu’on m’annonçait que mon père était mort. En réalité, dans mon rêve, personne ne m’annonçait la nouvelle ; je recevais un message dans lequel il était écrit : « Je t’annonce que ton père est mort », ou quelque chose comme cela, je ne me souviens pas de la phrase exacte, mais d’une image. Je voyais une sorte de capture d’écran, comme d’un message sur un réseau social quelconque (des lettres noires sur fond blanc, la vignette d’un visage et un nom), qui découpait un contour à l’intérieur duquel se trouvait écrite la phrase que je lisais. Et ce qui me préoccupait le plus dans mon rêve, c’était moins l’annonce proprement dite que le messager. Je me souviens ainsi que je me suis senti soulagé que ce ne soit pas mon frère qui m’annonce la nouvelle, mais quelqu’un d’autre, je ne sais pas qui, peut-être Nelly, mais ce n’est pas clair, je crois que ce n’était pas le plus important, de toute façon, mais la dimension indirecte de l’annonce, comme si l’essentiel était de ne pas avoir affaire à mon frère. Ensuite, c’est ce qui émerge de la brume entre le rêve et la veille, il me semble que je me suis interrogé pour savoir qui je voudrais pour messager de cette annonce, laquelle, je le savais, ne manquerait pas de m’être faite, tôt ou tard. Or, cela n’avait aucun sens : d’une part, on ne choisit pas qui annonce une nouvelle (pour que ce soit possible, il faudrait déjà savoir ce qui va être annoncé) et, d’autre part et surtout, j’avais déjà appris la nouvelle en sorte que la question de savoir qui me l’annoncerait ne se posait puisque c’était déjà fait. C’était donc comme si j’avais conscience dans mon rêve de rêver et que tout en rêvant mon rêve je m’interrogeais sur une réalité à venir, plus ou moins prochaine. Mais je ne crois pas vraiment pour m’y préparer, me préparer à l’annonce qui me sera faite. Pourquoi alors ? Je ne sais pas : le rêve poursuit-il une fin quelconque ? Dans la Traumdeutung, Freud dit que le rêve est l’accomplissement d’un souhait ou d’un désir, selon la traduction de Wunscherfüllung pour laquelle on opte, thèse qui rationalise le rêve, en effet, en lui donnant un but à accomplir, une fin qu’il mène à bien, mais qui ne va aucunement de soi, — s’il peut sembler rationnel de supposer que les choses ont une fin, un but, n’est-ce pas une pure et simple pétition de principe ? Au réveil, j’avais oublié ce rêve, et ce n’est qu’un peu plus tard dans la matinée que je m’en suis souvenu, mais pas exactement pour lui-même, non, j’ai écrit à Nelly : « Je me souviens pourquoi je n’ai pas très bien dormi cette nuit : j’ai rêvé qu’on m’annonçait que mon père était mort ». Un peu plus tôt, Nelly m’avait écrit pour me dire qu’elle avait dû consoler Daphné qui était triste et en colère à cause de l’appartement de son grand-père. La peinait notamment le fait que, au moment de vider l’appartement de son grand-père, elle avait dû abandonner un petit fauteuil africain sur lequel elle avait l’habitude de s’asseoir quand elle allait chez mon père. Et il est vrai que la nécessité de vider l’appartement de mon père dans la précipitation avec laquelle nous avons été amenés à le faire fut très pénible. Mais, au-delà de cet état de choses — comme si des circonstances de ce genre, quelle que soit la précipitation avec laquelle on fait ce que l’on fait, pouvaient être autrement que pénibles —, ce que je retiens, c’est la sorte de connexion qu’il y a entre Daphné et moi puisque, comme mon rêve et sa tristesse matinale le prouvent de façon assez évidente, nous ressentons les mêmes choses au même moment. Et peut-être ne faisons-nous qu’un seul et même grand rêve dont nous nous souvenons çà et là de bribes avec lesquelles nous sommes amenés à vivre au réveil, qui sait ? Au déjeuner, j’ai dit à Daphné qu’il me paraissait sain de se sentir triste et en colère, comme elle, comme moi. Et qu’il faudrait que nous trouvions une maison à nous où, dans le temps, malgré son passage inexorable, les souvenirs pourraient demeurer, à l’abri, pour ainsi dire. Même si, d’un certain point de vue, cette idée n’était pas des plus réjouissantes, elle a semblé lui plaire, et à Nelly et moi aussi. Ensuite, j’ai pensé que c’était à cela qu’une maison devait servir : à abriter les vivants, à l’évidence, mais aussi les morts et tout ce sur quoi, n’étant plus là, ils ne peuvent plus veiller et sur quoi il faut veiller à leur place pour qu’ils ne tombent pas totalement dans l’oubli, qui est pire que la mort.

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