9.II.26

Bernard Tapie ! C’est le cri qui m’a réveillé dans la nuit. Car, j’ai beau essayer de me tenir à la distance la plus lointaine possible du monde social, le monde social est toujours là,  lui, qui m’encercle, qui me harcèle, qui m’étouffe. Je l’apprendrai plus tard, l’OM venait de perdre cinq à zéro contre le PSG, ceci expliquait donc cela, et le cri fut accueilli avec une sorte de réprobation palpable depuis mon lit même par l’interlocuteur à qui il était destiné. Dans l’état d’ébriété avancée où devaient se trouver mes voisins — je n’avais pas besoin de faire de grands efforts d’imagination pour suivre la chaîne des raisons qui conduisait d’un match de football du championnat de France à une alcoolisation excessive entre spécimens mâles de l’espèce humaine —, c’était une conversation normale, somme toute, mais à une heure du matin, de mon point de vue, elle ne l’était pas, et je me suis demandé combien de temps après leur mort les escrocs de basse extraction devaient encore venir hanter les mortels qui ont trouvé l’oubli dans le sommeil. Et aussi, autre question : les gens qui vivaient il y a quelque cent cinquante ans dans l’immeuble où je vis — lequel a été édifié en 1870 —, faisaient-ils moins de bruit que nous ou étaient-ils — déjà — moins sensibles que moi à leur environnement ? Si je peux concevoir que la pointe avancée de la modernité d’hier ne se soit pas posée la question du confort phonique des gens qui vivraient entre ses murs cent cinquante ans et quelque plus tard — la modernité ne se soucie jamais de l’avenir, rien que du présent, preuve, s’il en fallait une, que la modernité n’est pas moderne, mais toujours déjà dépassée —, j’ai du mal à concevoir qu’elle ne se soit pas posée la question en ce qui concerne ses contemporains, et alors, ou bien elle les considérait avec le plus grand des mépris, un peu comme notre époque, ne se souciant pas le moins du monde de leur bien-être, rien que du profit et de la sécurité de l’État, ou bien nos ancêtres relativement récents savaient mieux se tenir que nous, et ne passaient pas leur temps à beugler comme des débiles mentaux devant la télévision, laquelle, il est vrai, n’existait pas à l’époque et, derechef, ceci explique peut-être cela. Il y a toujours quelque chose qui explique autre chose, c’est vrai, même si l’on ne sait pas toujours si l’explication est la bonne, un phénomène semble rendre raison d’un phénomène, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il y ait un quelconque lien de causalité, même la plus faible, entre ce phénomène et cet autre phénomène. Le match PSG – OM explique qu’en état d’ébriété un spécimen mâle de l’espèce humaine crie « Bernard Tapie ! » à une heure du matin, mais est-ce que la télévision, et plus généralement cette sorte de civilisation de l’écran qui est la nôtre, explique la hausse générale du volume sonore de l’existence de ce qu’il me faut bien appeler « mes contemporains » puisqu’ils se trouvent vivre en même temps que moi, et aussi « mes voisins » puisqu’ils se trouvent vivre dans le même immeuble que moi, cela n’est peut-être pas tout à fait certain, on peut le supposer, oui, mais peut-on le prouver ? Quelle chaîne de raisons faudrait-il parcourir pour y parvenir ? Sans doute la chaîne des raisons de toute la civilisation, et n’es-tu pas pris de vertige alors à la pensée qu’un simple nom propre, un nom propre comme un autre, au fond, un nom assez banal, pas franchement élégant, contrairement à, je ne sais pas moi, Yllen von Edalm, par exemple, puisse te faire parcourir à la vitesse de la pensée la chaîne des raisons de notre civilisation, la pointe avancée de l’humanité ? Moi, oui. Quelle direction indique-t-elle, cette pointe avancée de l’humanité ? Sans que la tête cesse de me tourner, je contemple l’abîme de néant qui tout à coup m’entoure. Et dire que tout cela, c’est la faute de Bernard Tapie.