10.II.26

En finit-on jamais avec la folie ? Folie, d’accord, mais en quel sens ? À l’aide d’un escabeau de la hauteur d’une marche haute, je viens d’improviser des exercices physiques — monter, descendre, recommencer, une centaine de fois — parce que, sinon, j’ai eu l’impression que j’allais devenir fou. Les voisins du dessus ont beau crier, je crois qu’ils ne sont pas fous, ils sont normaux : les gens normaux parlent fort et poussent des cris, peut-être parce qu’ils ne savent pas exprimer autrement ce qu’ils ressentent (jadis, me semble-t-il, il était mal vu de parler fort, j’ai déjà dit quelque chose à ce sujet dans ce même journal, et désormais il semble que ce soit une façon acceptable de se comporter). Mais aussi — surtout — parce que c’est ainsi qu’on leur décrit la bonne manière de vivre : on filme des gens en train d’avoir des émotions fortes (c’est-à-dire en train de crier, pleurer, tomber dans les bras les uns des autres, faire coucou à la caméra, et caetera) et bientôt on vient à estimer pour soi-même que c’est ainsi qu’il faut se comporter pour vivre une vie bonne, — on fait comme tout le monde. (Pense à cette publicité pour les paris sportifs où l’on pouvait lire sur les lèvres du jeune protagoniste les mots « Sa mère ! », accompagnés d’un geste de la main qui mimait en une sorte de mouvement d’éventail la joie que procure la bonne surprise, comme une interjection subliminale mais pas tout à fait, non, le public à laquelle ces mots étaient destinés sauraient la déchiffrer, et moi aussi, malheureusement — mais qu’est-ce que j’ai fait pour mériter cela ? — pour dire le contentement, et pense au public auquel cela s’adresse et pense à l’image que ceux qui conçoivent ce genre de produits ont du public auquel ils s’adressent, sans faire trop d’efforts, extrapole cette situation à l’ensemble de la société, ce n’est pas bien difficile, tu verras, enfin note les réflexions que cela t’inspire.) La folie, au sens où je l’entends, n’a rien à voir avec ce genre de comportement-là, non, elle en est peut-être même l’extrême opposée (point n’est besoin de parler, si tu vois ce que je veux dire). Comment m’exprimer alors ? Peut-être le plus simplement du monde : Puis-je vraiment mourir d’une nouvelle maladie grave tous les mois ? Un jour, je me souviens, comme j’avais lu qu’un des symptômes de la cirrhose du foie était d’avoir les paumes rouges, et que, sachant cela, j’avais trouvé que j’avais les paumes rouges, comme quand on a une cirrhose du foie, j’étais sorti de chez moi et j’avais essayé de comparer la couleur des paumes de mes mains avec la couleur des paumes des mains des gens que je croisais dans la rue, ce qui n’a rien d’évident, loin de là, les gens marchant rarement les paumes des mains tendues devant eux, ce qui est regrettable quand on veut comparer, et il est vrai que je n’avais pas osé arrêter les gens dans la rue pour leur demander si je pouvais regarder les paumes de leurs mains pour comparer la couleur des leurs avec la couleur des miennes. Depuis, je ne bois plus d’alcool, et je crois que c’est mieux ainsi, cela fait un peu plus d’un mois, un peu plus de deux, tout dépend comment l’on compte, si l’on excepte ou non le verre que j’avais bu à Aix-en-Provence, lequel verre m’avait conduit d’une pharmacie du centre-ville à un centre de santé de la périphérie parce que j’étais persuadé que j’étais en train de faire une crise cardiaque, ce que l’électrocardiogramme avait démenti, qui s’était révélé normal. Boire, me suis-je dit à un moment, c’est trop en ce moment, je ne peux pas, je ne peux plus, cela ne fait qu’ajouter de la complication à la complication, de la complexité à la complexité, des difficultés aux difficultés, de l’angoisse à l’angoisse, il y a trop d’émotions, beaucoup trop d’émotions dans ma vie, des émotions trop fortes, avec mon père à l’EHPAD, qui n’est pas mort mais dont il me faut faire le deuil, et le souvenir de la maladie et de la mort de ma mère que cette expérience réveille, et le fait que cela révèle que je ne me suis jamais vraiment remis de la mort de ma mère, si en plus je bois, je ne vais pas y arriver, je vais être submergé, je vais me noyer. Cela n’empêche pas que j’aie mal au ventre en ce moment, et que je pense que je vais mourir, et pour éviter de mourir tout de suite, ou du moins pour chasser ce sentiment d’oppression, après avoir sauté sur place un certain nombre de fois et traversé l’appartement en faisant des pas chassés un certain nombre de fois, je suis allé chercher l’escabeau haut comme une marche haute qui se trouve dans la cuisine, entre le réfrigérateur et la machine à laver, il est rouge avec des points blancs antidérapants, c’est ce que j’ai supposé qu’ils étaient, ces points blancs, et je suis monté dessus, et j’en suis descendu, et j’ai recommencé, une centaine de fois, environ, je dirais. Est-ce que je me sens mieux ? Je ne sais pas. J’ai transpiré. Et cela m’a fait du bien, au moins le temps que cela a duré, comme ce matin quand je suis sorti marcher dans Paris, demain, il faudra que j’aille courir, sinon, je vais devenir fou, je le sais, je le suis déjà. Écrire, je m’en rends compte en écrivant, écrire me fait du bien, et je me suis souvenu, ces derniers temps, de ce texte que j’avais entrepris d’écrire quand j’avais arrêté de fumer, une année sans tabac, texte dont j’ai aussi déjà parlé ici, je m’en suis souvenu parce que je l’ai consulté, il y a peu, pour le livre sur les profondeurs que je suis en train d’écrire (je ne sais pas si je te l’ai dit, mais je n’ai pas eu la bourse que j’avais sollicitée pour l’écriture de ce texte, tant pis), afin d’y retrouver un passage, passage que j’ai retrouvé mais dont je ne me suis pas servi, finalement, j’ai tout recommencé, et voilà, j’écris ce journal aussi comme j’ai écrit une année sans tabac, pour tenir bon, tenir bon, tenir bon. Et, à présent, je le sens, pas aujourd’hui, non, mais maintenant, maintenant que je suis en train d’écrire, de faire la chose avec mon corps d’écrire, je sens que je pourrais écrire sans m’arrêter jusqu’à tomber d’épuisement, et peut-être que je le ferais, cette nuit, si, comme la nuit dernière, je n’arrive pas à dormir, peut-être que je passerais la nuit à écrire en attendant de m’effondrer, c’est mieux que de tourner et de tourner et de se retourner dans son lit jusqu’à quatre heures du matin et de se taper sur la tête de rage, alors que c’est du ventre que cela vient, mais enfin, on fait avec ce que l’on a sous la main, mais plus tôt dans la journée, non, je n’avais envie de ne pas m’arrêter d’écrire, j’avais envie d’arrêter d’écrire, et peut-être que ceci n’a rien à voir avec cela, avec tout ce que je viens d’écrire, peut-être que c’est sans rapport aucun, je ne sais pas, peut-être que je continue d’écrire simplement pour ne pas arrêter d’écrire. N’est-ce pas pour cette raison que l’on continue de vivre : pour ne pas arrêter de vivre ? Oui, mais il y a une fin. Oui, mais n’y a-t-il pas une fin à tout ?