En selle. — Avance difficilement dans le Proust de Tadié, qui, fourmillant de détails, est d’une grande érudition, il serait absurde de le nier, mais me semble manquer d’ampleur de vue, de perspective : j’ai l’impression de lire une documentation chronologique scrupuleuse, non un livre. En un mot, c’est un ouvrage parfaitement académique, digne d’un grand professeur à la Nonsobre. En tout cas, contrairement aux prétentions affichées par l’auteur au début de son ouvrage, ce n’est pas l’œuvre d’un romancier, ou alors bien malhabile. Mais peut-être est-ce l’exercice de la biographie en tant que tel qui me semble vain. J’entends : tout est intéressant à titre informatif, mais ce n’est pas une lecture à proprement parler, c’est un fonds dans lequel on peut puiser tel ou tel détail intéressant (surtout si l’on aime les clefs irl), qui apprend donc bien des choses, mais qui ne permet pas de comprendre. Ai-je besoin de savoir que, les 4 et 5 septembre 1895, à Belle-Île-en-Mer, par exemple, Marcel, qui couche avec Reynaldo Hahn dans le meilleur hôtel de Belle-Île, a la colique (p. 387 n. 1 : « “C’est l’auberge des Adrets. Si Marcel n’avait pas la colique, nous serions déjà partis pour Beg-Meil” (B. Gavoty, [Reynaldo Hahn], p. 106 ») ? C’est une information, un fait, une certaine approche de la réalité (par le mauvais bout de la culotte, toutefois, à supposer qu’il y en ait un bon), certes, mais quel intérêt peut-elle bien avoir ? Qu’est-ce que cela m’apporte, me permet de comprendre ? On fait des livres immenses (la biographie de Proust doit compter quelque 1400 pages) avec énormément de choses mais presque rien du tout. On compile, on empile, on accumule, au prétexte de prouver, je suppose, quelque chose, qu’on a raison, sans doute, mais à quoi bon ? Et, après tout, pourquoi s’en priverait-on puisqu’il se trouve toujours des gogos — et j’en suis un beau spécimen — pour acheter et lire ? En un sens, dans l’ouvrage, le plus intéressant ne s’y trouve pas, mais à l’extérieur : quand, muni de sa petite bribe d’information, on va voir ailleurs de quoi il s’agit. Alors, on peut découvrir quelque chose, mais il faut faire l’expérience soi-même, l’ouvrage à soi seul étant incapable de lui donner lieu. Est-ce que je suis sévère ? Sans doute à la hauteur de la punition que la lecture de ce livre inflige à qui a envie de comprendre Proust. Vais-je continuer ? Je crois bien que oui, par pur voyeurisme : en effet, je me le demande, le 12 juin 1905, comment étaient-elles, les selles de Marcel ?

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