13.II.26

On avait commencé à voir apparaître des slogans étranges sur les biens de consommation courante : les gens portaient des vêtements où étaient écrits des mots comme OBÉIS ou CRAINTE DE DIEU, dans le pidgin universaliste qui leur servait désormais de lingua franca globale, OBEY ou FEAR OF GOD, et l’on ne savait pas très bien si, derrière ces mots d’ordre arborés massivement, il y avait un vrai message, une idéologie, quelque croyance sincère en quelque chose (un ordre, un au-delà, que sais-je, n’importe quoi ?) ou si, tout étant devenu absolument indifférent, plus personne ne faisait plus vraiment attention à rien, le langage se désagrégeait simplement en ruines de signification, faibles et lointains échos de ce qui, jadis, peut-être — en était-on d’ailleurs certain ? — avait pu vouloir dire quelque chose, oui, mais quoi ? Les grands mouvements qui ébranlaient les masses, comme naguère les fièvres qui dévorèrent les continents et plongèrent dans des chaos de sang d’innombrables êtres, semblaient voués à des divinités abstraites, mais omniprésentes pourtant, dont les temples uniformes marquaient lourdement, tels des pierres milliaires, la colonisation du monde, son uniformisation. L’empire, aurait-on eu envie de dire, c’est cela qui s’étend. Mais, dans le même temps, le danger paraissait risible, et l’on avait envie de se moquer de tout tant cela semblait creux. C’était une erreur, sans doute (ou alors, l’on n’avait pas poussé la satire suffisamment loin) : plus il y avait de vide, aurait-on dû pressentir, plus le danger était grand, et les promesses de violence certaines d’être tenues. La bêtise n’avait-elle pas toujours eu le plus grimaçant goût de métal, de haine, de massacre ? Moins on comprenait, plus tout semblait compréhensible, facile : quelques mots (un infinitif, un groupe nominal), s’ils n’évoquaient presque plus rien, suffisaient pourtant à résumer l’univers, et plus la menace se faisait pressante. Si l’on hochait la tête avec dédain, c’était pour dissimuler derrière ce geste hautain, la peur de l’embrasement qui ne devait pas tarder à consumer notre petit monde bien rangé, à bouleverser avec violence nos habitudes de penser, de voir, de sentir, de vivre. Et la mort que la menace annonçait. Bientôt, tout serait ruiné. Et l’on ne pouvait rien y faire, tout était déjà consommé.