La page du journal d’hier, je n’ai pas l’impression d’en être vraiment l’auteur. Je sais que c’est moi qui l’ai écrite — si je souffre d’un certain nombre de maux, je ne souffre pas toutefois de troubles de la personnalité, pas encore, du moins, non —, c’est comme si un autre auteur, un auteur fictif, un auteur de mon invention l’avait écrite. Quand, j’ai vu ce qui était écrit sur le dos du sweat-shirt à capuche blanc de cette jeune femme, l’autre jour, au Jardin du Luxembourg — littéralement : « ESSENTIALS (à la ligne) FEAR OF GOD » —, je me suis imaginé une sorte de fiction paranoïaque dans laquelle un personnage inférerait de la prolifération de messages évoquée hier l’effondrement prochain de la civilisation, sa chute dans la violence et la destruction. Simplement à cause du double sens culturel que ces messages auraient : un sens classique, c’est-à-dire : le sens que, dans la culture occidentale, jusqu’à une époque très récente, ces messages avaient encore, et un autre sens, un sens que l’on pourrait appeler capitaliste, par exemple, et qui rompt avec le sens classique, le sens des termes ayant fondamentalement changé. Le narrateur (celui qui a écrit la page d’hier dans mon journal) développerait une sorte de logique qui le conduirait à conclure à une guerre mondiale prochaine, précipitant le monde vers sa fin. Je ne sais pas si c’est une conclusion à laquelle je me sens prêt : ainsi que le narrateur d’hier semble le suggérer, j’estime moi aussi qu’il y a une continuité entre les messages sur les sweat-shirts, le développement impérialiste du capitalisme, l’architecture mondialisée comme celle de Frank Gehry, de Jean Nouvel, etc. Cette dernière, je ne sais plus si c’est mon idée ou celle du narrateur d’hier, est l’équivalent des temples greco-romains dont on trouve des ruines un peu partout dans le monde conquis par les Grecs puis les Romains. À la différence de ceux bâtis par ces derniers, toutefois, les temples architecturaux de Gehry, Nouvel et les autres sont sans transcendance : les temples anciens (et j’emploie le mot ancien à dessein, pour ne pas dire simplement « antiques », les églises appartiennent aussi à cette catégorie des « temples anciens » dont je parle) faisaient référence à un au-delà (une divinité, un dieu) dont les temples modernes sont dépourvus, qui ne sont cependant pas sans référence, leur référence est immanente, — c’est le capital. L’immanence — c’est ce que l’on peut lire entre les lignes d’une certaine philosophie française qui s’est développée après la Seconde Guerre mondiale et qui a connu son pic de célébrité à partir des années 1970 dans les campus américains d’où elle s’est répandue partout à la surface du globe — fut la promesse d’une vie libérée, émancipée, où l’artiste-philosophe nietzschéen allait créer ses propres valeurs dans un monde enfin exaucé. Et je ne sais pas si cette promesse a été trahie, si elle fut d’emblée mensongère, ou enfin s’ils furent eux-mêmes les premières victimes de leur illusion. Mais, quoi qu’il en soit, cette promesse n’a pas été tenue (pour ne pas dire, donc, qu’elle a été trahie) et nous nous trouvons dans un monde immanent qui semble désormais sans espoir : l’immanence n’a pas émancipé l’être humain, elle l’a assujetti au bonheur factice du capital, bonheur d’autant plus trompeur qu’il est indiscernable d’un bonheur authentique puisque le seul étalon dont je dispose pour évaluer mon bonheur, lequel est présenté comme la fin ultime de toute existence, c’est le sentiment de ma propre satisfaction. Or, si je m’illusionne au sujet de ma propre satisfaction, de mon propre point de vue, cette illusion est imperceptible (l’illusion de la satisfaction ne produit pas une sensation différente de la satisfaction) et il m’est dès lors impossible de discerner le vrai du faux : dans l’immanence, il n’y a plus de point de référence extérieur, tout se déroule ici et maintenant, il n’y a rien à quoi rapporter ma sensation pour la mesurer. Or, que je partage des idées avec le narrateur d’hier, ne signifie pas que je partage toutes ces idées. Et, quant à lui, d’ailleurs, je ne sais pas non plus s’il partage toutes mes idées. Que pense-t-il par exemple de ce développement sur l’immanence ? Je l’ignore. L’idée que le monde va nécessairement s’abîmer dans une catastrophe violente ne me semble pas aller de soi. Elle est tentante parce qu’elle nous rappelle des schémas que nous connaissons déjà (l’Europe a vécu tellement de guerres qu’elle a sans doute les plus grandes difficultés à s’imaginer pouvoir vivre sans, et c’est peut-être une remarque qui vaut pour l’ensemble de l’humanité : que les êtres humains se soient toujours faits la guerre ne signifie qu’ils sont condamnés à se toujours faire la guerre, ils pourraient aussi se révéler intelligents, pour changer), mais elle est peut-être trop tentante, d’une séduction trop facile. Je ne suivrai peut-être pas le narrateur d’hier jusque là, même si, évidemment, la prolifération de ces messages m’inquiètent, notamment parce que ces messages sont inquiétants en soi : ils ne parlent plus de libération, d’émancipation, ils parlent d’assujettissement et de terreur. Comment ne seraient-ils pas révélateurs de notre époque ? Et si, ni la transcendance ni l’immanence ne sont bonnes pour nous, les êtres humains, qu’est-ce qui pourrait bien l’être ? Comment se fait-il que nous n’ayons pas la réponse à cette question ? Comment se fait-il que ce soit une question à laquelle il semble impossible de répondre, qui conduise nécessairement à une aporie ?

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