15.II.26

Il a neigé, ce matin, à Paris. Et je suis sorti marché sous la neige jusqu’à ce que la neige cesse de tomber. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ou à ce que, moi, je pourrais m’imaginer (quand la neige a cessé de tomber, je me suis dit que je ferai une phrase à ce sujet, un peu plus tard, quand j’écrirai mon journal, c’est-à-dire à présent, ainsi s’écoule la durée dans les méandres du temps), ce n’est pas moi qui ai fait s’arrêter la neige de tomber, mais, quand j’ai senti qu’elle allait s’arrêter de tomber, j’ai décidé que j’avais assez marché, mes cheveux, mes vêtements étaient mouillés par la neige fondue, et j’avais un peu froid, je crois. Malgré ce que j’en dis, ou malgré l’impression que j’en conçois, je ne sais pas, peut-être les deux, je suis plein d’énergie en ce moment, raison pour laquelle je suis sorti marcher sous la neige, ce matin, malgré le froid, marché vite, dans Paris, pour jouir de ce moment, jouir de la vie, mais, cette énergie, il me semble qu’elle n’est pas de nature intellectuelle. Je ne suis pas certain de bien savoir ce que cela veut dire « nature intellectuelle », je ne crois pas qu’il y ait une nature naturelle, d’une part, et une nature intellectuelle, de l’autre, je crois que je veux simplement dire que je ne parviens pas suffisamment à me concentrer pour écrire quelque chose d’autre que ce journal, ou lire. Mais, en fait, lire, non, ce n’est pas la question : les deux derniers livres que je n’ai pas lus jusqu’au bout, ce n’est pas parce que je n’étais pas assez concentré que je ne les ai pas lus jusqu’au bout, mais parce qu’ils étaient mauvais, ou qu’il me semblait qu’il y avait quelque chose de mauvais en eux, de mauvais pour moi, et que je n’y trouvais pas ce que j’étais venu y chercher, que je n’y trouverais pas ce que je cherchais, mais cela va presque de soi : ce que je cherche ne se trouve pas dans des livres déjà écrits, mais dans les livres que je n’ai pas encore écrits, et l’énergie qu’il me faudrait pour les écrire, ces livres, ces livres que j’ai déjà commencés, cette énergie me fait défaut, en ce moment, voilà, je crois que c’est ce que je voulais dire. Comment faire ? Où la trouver, cette énergie ? Nulle part : il n’y a pas à la chercher, elle est déjà là, il faut simplement qu’elle prenne la bonne direction — l’énergie dont je dispose pour marcher sous la neige dans Paris n’est pas une autre énergie que celle dont j’ai besoin pour écrire mes livres, c’est la même énergie, employée de deux façons différentes, telle est peut-être, au fond, la différence que l’on peut faire entre « le corps » et « l’esprit », si l’on veut à tout prix employer ces concepts et faire une distinction entre eux —, et pour ce faire, contrairement à ce que j’ai trop tendance à penser, influencé en cela par mon époque, qui exige que l’on soit utile, productif, créatif, il n’y a rien à faire, il faut simplement laisser les choses se faire, ce que je ne sais pas forcément faire, laisser faire, laisser aller, ne rien faire, ne pas agir pour que quelque chose se passe, ne rien produire pour que quelque chose se produise, c’est toute la différence entre « produire » et « se produire », je ne veux pas produire, je veux que quelque chose se produise, je suis moins attaché à écrire un livre en tant que livre, c’est-à-dire à un livre en tant que produit, qu’à écrire un livre en tant qu’événement, quelque chose qui a lieu dans le temps et l’espace, impossible à prédire, qui soit une métamorphose irréductible aux matériaux avec lesquels on le fait, toute autre forme d’écriture est une littérature de fonctionnaires de la république des lettres (et l’immense majorité des livres sont produits par des fonctionnaires de la république des lettres), imprévisible, inclassable, infini par tous les bouts.