Ce n’est pas la peine de se morfondre : peut-être que le monde va trop mal pour aller bien, mais ce n’est pas une raison d’aller mal, en vérité, si l’on ne va pas bien, parce qu’on ne peut pas aller bien, parce qu’il est en un sens immoral d’aller bien dans un monde pareil au nôtre, il n’est sans doute pas nécessaire d’aller mal, en tout cas, cela ne fait rien avancer, n’apporte aucune solution, aucun réconfort, aucune perspective d’amélioration, oui, voilà, aucune perspective d’amélioration, c’est ce que je veux dire. Il faut toujours qu’il y ait une perspective d’amélioration, sinon la vie est comme morte-née, non ? Ce n’est pas ce que j’ai pensé aujourd’hui, cela — que, s’il n’est pas possible d’aller bien, il n’est pas nécessaire d’aller mal —, je l’ai pensé il y a quelques jours. Qu’est-ce que j’ai pensé aujourd’hui ? Rien. Ou non, j’ai pensé ceci : que l’élite était dégoûtante. On nous rabat les oreilles avec le fossé qui se creuse entre le peuple et les élites — c’est un des lieux communs assommants de la pensée contemporaine, du moins de qui en tient lieu, la singe grimaçant —, mais rien n’est moins vrai : il n’y a pas de différence de nature entre le peuple et les prétendues élites (qui, de fait, n’en sont pas, ne sont pas, sinon l’avant-garde de la culture, n’exagérons rien, au moins le poste avancé qui entraîne à sa suite), même pas une différence de degré, non, rien qu’une différence de capital : entre le producteur d’Intervilles, le concepteur de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris, un quelconque créateur de contenu sur TikTok, ou je ne sais quel autre ersatz de culture, et le consommateur, le spectateur, le téléspectateur, il n’y a pas de différence essentielle, la seule différence est que, d’un côté, il y a quelqu’un qui gagne de l’argent et, de l’autre, quelqu’un qui en perd en faisant gagner de l’argent au premier, mais c’est la même culture, exactement la même culture, le même régiment de sentiments, le même ordre d’idées, seul l’ordre de grandeur change, le goût supérieur n’existe plus, au nom de l’égalité, on l’a supprimé, sans comprendre que, ce faisant, on ne supprimait pas l’inégalité, loin de là, mais simplement le goût qui, devenu ainsi le même pour tous, s’affadit, jusqu’à n’en plus avoir aucun. Il y a encore un peuple et une élite, ce sont les consommateurs et les producteurs, mais il n’y a pas de fossé entre eux, ils partagent la même et unique vision du monde, dans laquelle le capital a supplanté toutes les valeurs (l’obsession du Français, autrement, ne serait pas le pouvoir d’achat, i.e. le capital, par exemple). Mais, comme je viens de le dire, si ce n’est pas une raison d’aller bien, ou alors, c’est ce que ça va vraiment mal, ce n’est pas non plus une raison d’aller mal : ce n’est pas parce que le monde va mal que, moi aussi, je dois aller mal, cela ne rendra pas le monde meilleur, qui se moque de mes sentiments. Mais comment le changera-t-on, alors, le monde ? Comment le rendra-t-on meilleur ? N’as-tu pas l’impression que, chaque fois qu’on a essayé de rendre le monde meilleur, on l’a rendu pire, le monde ? Et ta « perspective d’amélioration » ? On peut toujours rêver, non ?

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