17.II.26

Ce matin, par l’un des hasards de l’hypertextualité qui la rend digne des plus angoissants de nos cauchemars, j’ai parcouru le fil de l’écrivain, dit « la vache ». Parfait petit fonctionnaire de la république des lettres, il va de résidence en atelier, de rencontre en salon, de signature en festival, sempiternellement en quête de la subside de l’État et de ses services déconcentrés auprès des collectivités territoriales, toujours prompt à défendre la bonne cause, à condamner le mal, vantant sans jamais faiblir les immenses mérites du bien, du moment toutefois qu’ils lui permettent d’obtenir telle ou telle aide financière. Ce n’est pas le détail des phénomènes, cependant, qui m’a traumatisé en parcourant cette littérature secondaire, non, après tout, on le sait, il n’y a guère de surprise, l’écrivain français moyen est de gauche, comme Jack Lang, mais le sentiment d’une dépression latente, profonde, incurable, qui imprégnait toutes ces phrases inutiles, vaines, absurdes, et ce, malgré l’illusion de la joie qu’elles s’efforçaient de donner comme le change d’une mauvaise monnaie. L’écrivain, dit « la vache », devait à tout prix montrer qu’il existait, mais cet entêtement à en faire la démonstration par le compte rendu précis, détaillé, et dans enthousiasme délibérément disproportionné, de chacun de ses mouvements, du moindre de ses faits et gestes à prétention littéraire, apportait la preuve irréfutable du contraire : tâcheron des lettres modernes, c’est pas une vie, quand même. Quand je n’ai plus eu le courage de continuer à parcourir le fil interminable d’une existence qui se déroule dans la vacuité la plus totale, je me suis senti comme aspiré de l’extérieur, et je me suis confié : Oh mon Dieu, Dieu miséricordieux et compatissant, si c’est cela, être écrivain, fais que je n’en sois pas un, de grâce. Cependant, je n’ai pas désespéré. Une fois que, dans les larmes matinales du chignon de carnaval — c’est Mardi gras, ne l’oublions pas —, Daphné est partie pour l’école déguisée en Oscar d’Un ballo in maschera (quelqu’un aura-t-il “la ref” ? rien n’est moins sûr), je me suis assis à ma table d’écriture, où je me suis mis à écrire, comme j’avais prévu de le faire depuis plusieurs semaines, mais remettant toujours l’activité à plus tard, sans trop savoir pourquoi, ou bien en trop sachant pourquoi, accablé comme il m’arrive de l’être du sentiment de la vanité de mon existence, terrassé par l’ennui, la tristesse, la lassitude, et la complaisance, aussi, beaucoup. Il n’est pas aisé, en effet, de ne pas succomber à la complaisance, c’est probablement le risque de, j’allais écrire : « l’introspection », mais c’eût été par conformisme, nulle introspection, je ne regarde pas à l’intérieur de moi-même, non le risque de l’examen de soi, d’être trop centré sur soi-même, d’oublier le monde, et tout ce qui va avec, d’autant que, quand on le rencontre, le monde, il est bien difficile de ne pas éprouver un certain dégoût à sa fréquentation. Mais c’est justement quelque chose que je reproche à bon nombre de livres, des livres qui passent pour des classiques, j’entends, qu’ils sont clos sur eux-mêmes, qu’ils ne s’ouvrent pas au dehors, cela ne signifie pas qu’ils soient sans génie, mais qu’ils sont condamnés à l’impuissance, pour le dire en un verbe : in fine, ils renseignent peut-être sur qui les a écrits, mais ils n’enseignent rien. Ne me parlent vraiment que les livres qui ne renseignent pas, mais enseignent. Depuis plusieurs jours, je passe de livre en livre sans parvenir à en lire un jusqu’au bout parce que je ne trouve pas dans les livres que je lis ce que je cherche ; ce que je cherche, je ne puis le trouver que dans les livres que j’écris. Ce n’est pas pour cette dernière raison, ni à cause de l’écrivain, dit « la vache », que je me suis décidé à m’assoir à ma table d’écriture, ce matin, pour écrire les pages que je repoussais d’écrire, mais cela revient au même, après tout, il faut bien quelque chose qui déclenche, il faut bien quelque chose qui permette de surmonter l’impuissance, la peur de vivre, la peur d’écrire, quelque chose qui permette de vivre, d’écrire.