19.II.26

De la profondeur des cendres, en tout cas est-ce ainsi que s’appelle désormais catalogue des tombes, titre provisoire, comme l’indique judicieusement la mention « [titre provisoire] » dans le nom du fichier, qui s’est appelé ensuite catalogue des profondeurs. Je me souviens de cette remarque que Charles Dantzig m’avait faite à propos du titre de mon livre qui s’appelait encore, lui avais-je dit, Essai sur Rome, le scooter, et ma mère, que je ne pouvais pas écrire un essai sur trois sujets, qu’il n’en fallait qu’un seul, dans le titre, du moins, bref, que le titre n’allait pas, ce qui m’avait conduit à trouver ce Voyage sur un fantôme. Rome, le scooter, et ma mère, bien meilleur, en effet. Le plus important, toutefois, ce ne sont pas les mots dans le nom du fichier, mais les quelque 160000 signes que le fichier contient et que je viens d’imprimer. J’en suis à un point où je ne sais plus très bien où j’en suis : je ne sais pas encore ce qui va suivre (j’ai une idée, mais cela ne suffit pas une idée, et ce n’est pas le nombre qui est en question, ne te méprends pas), je ne sais pas si le texte tourne en rond sur lui-même ou s’il va quelque part, et je ne sais pas si c’est génial, extrêmement mauvais ou quelconque, ni bien ni mal, quoi, tout bêtement toi, quoi. Je ne cesse de me dire, effectivement, que, probablement, si je n’ai pas de succès, c’est parce que, in fine, ce que j’écris, les livres et le reste, tout cela n’est pas très bon, pas extrêmement mauvais, non, mais pas génial, non plus, quelconque, sans plus quoi, sinon, il serait incompréhensible que je n’aie pas plus de succès. Mais est-ce un raisonnement qui se tient ? Je n’en sais rien. Forse que sì forse che no, devise que je ferais volontiers mienne si elle n’était pas déjà celle des ducs de Mantoue. Succès ou non, j’écris en ce moment, et c’est peut-être le plus important. La dernière fois que j’ai pensé à cette absence de succès, il y a deux ou trois jours de cela, j’en suis venu à la conclusion que c’était une chance : si j’avais eu du succès, ne serais-je pas devenu l’horrible caricature de moi-même, refaisant sans cesse le même livre, parce que ça marche ? C’est certainement une rationalisation réconfortante, mais ce n’est peut-être pas tout à fait inexact, tant s’en faut. Si, malgré l’absence de succès, j’écris, en ce moment, je ne parviens pas à lire, en ce moment, et depuis hier, ce sont deux livres de plus qui n’ont pas survécu à l’ennui que m’inspire toute forme de lecture : pourtant, des idées, j’en ai, et sans discontinuer, mais tout se passe comme si elles ne franchissaient jamais l’épreuve de la réalité et que, confronté à la lourdeur de leur entreprise, je baillais d’avance et préférais n’en rien faire, et ne pas lire les livres que, successivement, il me vient à l’idée de lire, que je commence, et que j’abandonne presque aussitôt, donc. J’ai le pressentiment que toute une bibliothèque pourrait y passer. Et si c’était vrai, serait-ce si grave ?