Diariologie négative. — 1. J’avais prévu de faire une note critique sur la traduction (plus exactement, sur la traduction d’un livre en particulier), mais je ne la ferai pas : j’en ai assez de cette sorte de caractère destructeur qui est trop facilement le mien, il faut que je cherche quelque chose une manière plus positive d’exister, pour ainsi dire. 2. Hier, j’ai ouvert la fenêtre sur le monde social que j’avais fermée il y a une dizaine de jours de cela, et j’ai décidé de la refermer immédiatement : tout est exactement le même, en pire. D’où il s’ensuit que ce n’est pas du caractère essentiellement destructeur qui est le mien dont je suis fatigué, mais plutôt du fait qu’il ne porte pas des fruits (des fruits négatifs, pour ainsi dire, encore une fois), qu’il ne soit pas suffisamment destructeur, en vérité, que tout soit ou semble toujours pareil. Il faudrait tout raser, tout remettre à zéro, me dis-je, mais quelle certitude ai-je que ce qui viendra après ce zéro vaudra mieux que ce qu’il y avait avant, que ce ne sera pas pire, ou la même chose, toujours la même chose ? Aucune. Alors, il ne me faut rien vouloir, ne rien désirer pour le monde, faire mon œuvre parce que c’est tout ce que je peux faire avec authenticité, sincérité, dignité. La conséquence de 1. est que je n’ai toujours pas trouvé un livre à lire qui trouve grâce à mes yeux. Je cherche dans les profondeurs de la bibliothèque quelque chose qui soit susceptible de résister à mon appétit négatif, mais un tel livre existe-t-il ? Tout ne vient-il pas de moi ? Tout est de ma faute, c’est ce que je veux dire. Est-ce que tout est vraiment de ma faute ? Non tout le mal du monde, mais tout le mal que j’en ressens, que je ressens dans mon commerce avec le monde. Mais ai-je choisi d’être moi-même, ai-je voulu être comme je suis ? Eh bien, non. Eh bien, oui. En un sens, non (pour tous les espèces de déterminismes auxquels on peut trop facilement penser) et, en un autre sens, oui : c’est ce qui arrive quand on veut être écrivain (et qu’on le devient). Peut-être ai-je simplement besoin de changer d’air. Je n’ai pas eu le sentiment d’étouffer, ces dernières semaines, à Paris. Ou plutôt, les raisons pour lesquelles j’ai eu le sentiment d’étouffer n’avaient rien à voir avec Paris, rien à voir avec aucune ville, en réalité. Mais peut-être cela me fera-t-il du bien de quitter cet endroit — que je n’aime pas, ne parviens pas à aimer, je ne sais pas pourquoi, pourtant, il me semble que j’ai essayé, et il m’arrive d’avoir mauvaise conscience de ne pas y arriver, tant de monde se presse pour venir ici, y vivre, y faire du tourisme, il m’arrive d’avoir l’impression que je fais la fine bouche, et peut-être que je fais la fine bouche, peut-être que je suis un extrémiste du snobisme. Lundi, nous prendrons l’avion pour Rome, je verrai bien, là-bas, ce qu’il en est de tout cela, vu d’ailleurs.
Note : Comme il m’arrive de le faire de temps à autre, lorsque certaines informations ne figurent pas dans ce journal (parce que je ne le veux pas ou pour d’autres raisons), je les ajoute en marge dans un fichier à part, qui s’intitule « Dans le journal ». J’ai ainsi écrit en marge du journal la note critique dont je parle en 1., ci-dessus. Mais, en l’écrivant, je me suis dit qu’elle était trop intéressante (bien que négative) pour ne pas la noter dans mon journal. La voici, donc (telle quelle) : Dans le journal du 20.II.26, le livre est Quer pasticciaccio brutto de via Merulana, de Gadda. Dans la traduction de Manganaro que je regarde rapidement ce matin, m’étant dit que j’allais recommencer ma lecture du livre, traduction qui passe pour bonne, voire « formidable », comme dit Angelier, je relève plusieurs choses, notamment les (multiples) élisions de lettres pour rendre les passages en dialectes, la traduction de « alla romana » par « en dialecte » (ce qui est une forme de normalisation, une négation de la spécificité dialectale), de « contaminando » par « mélangeant » (dans la phrase : « “Quanno me chiammeno!… Già, Si me chiammeno a me… può stà ssicure ch’è nu guaio: quacche gliuommero… de sberretà…” diceva, contaminando napolitano, molisano, e italiano. »). Or, c’est une contamination des dialectes les uns par les autres qui fait apparaître l’italien comme un dialecte parmi d’autres. Je ne sais pas si la traduction de M. est bonne ou mauvaise, ce n’est pas la question que je me pose, à vrai dire, la question, c’est que le plus intéressant, c’est ce qui n’est pas traduit, ce qui résiste à la traduction, et que la traduction — du fait, peut-être, du désir de prouesse du traducteur, le livre passant pour difficile, voire impossible à traduire, le traduire est un tour de force, on connaît l’argument — en vient à masquer. Les élisions, le faux parler (que personne ne parle en France « entre élisions et agglutinations, entre métalangage et métalexique », comme dit le traducteur dans sa présentation, c’est une fabrication de traducteur, alors qu’on parle couramment les dialectes en Italie), ces trucs qui traduisent les dialectes contaminés les uns par les autres ne sont que des flatus vocis, le plus important est tout simplement ignoré, peut-être parce qu’on ne peut pas faire autrement, parce que ce n’est tout simplement pas traduisible, mais alors, c’est cela qu’il faut dire ou faire entendre, — et ne pas traduire, faire autre chose. Si la traduction évite cette résistance de la traduction, cette résistance à la traduction, alors elle n’est qu’un mensonge. Parfois, j’ai l’impression de lire la traduction mot à mot de noms de plats de pâtes : pennes à l’énervée, c’est cela, oui, mais ce n’est pas cela, et ce n’est pas un manque d’érudition qui en est la cause, bien au contraire. Il y a toujours quelque chose d’un peu étrange à rendre les dialectes comme si c’étaient des formes argotiques, des versions mal parlées d’une langue standard, alors que ce n’est pas cela du tout. De Ceccaty avait choisi de rendre le dialecte d’Ernesto d’Umberto Saba en « français standard », comme il disait, tout en donnant en bas de page la version originale. C’était une forme de renoncement. Mais peut-on faire autrement ? L’erreur est de croire qu’il est difficile en soi de traduire les dialectes. Alors que ce sont des langues comme les autres, en vérité. Ici, je pense au « formidable » travail de traduction de Laurent Feneyrou avec la littérature en dialecte de Trieste et sa région. Il ne faut pas croire qu’on ne sait pas traduire le dialecte ou que les dialectes sont intraduisibles : ce qui pose problème, c’est le plurilinguisme, ou la pluridiomalité, comme je voudrais dire, plutôt, le fait que des langues coexistent dans un même ensemble, une même forme d’unité. Ce n’est pas pour sa maestria diégétique que le livre de Gadda est célèbre — l’intrigue est banalement policière et le roman n’est même pas vraiment achevé —, mais pour sa pluridiomalité (quelque chose comme un plurilinguisme interne, propre à une même unité géographique). En ce sens, le passage au début du roman (voir journal du 3.8.25) sur les causes plutôt que la cause au début du livre est une sorte de manifeste : la pluralité des causes est la pluralité des idiomes qui se contaminent les uns les autres, le vortex. C’est de cette pluridiomalité qu’il faut donner l’idée. Peut-être n’est-ce pas possible (dans le passage d’un univers linguistique à un autre), et alors il faut le dire. Je suis plutôt enclin à penser que ce n’est pas possible, en effet. Et qu’il faut chercher d’autres ressources. Comme le polyglottisme.

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