21.II.26

Il y a eux et il y a nous. — Malgré toutes ses dénégations et ses prétentions risibles à la fluidité, l’espèce humaine n’est-elle pas fondamentalement binaire ? Comme si, depuis des millénaires, s’était durcie en elle la conviction qu’il ne saurait y avoir de troisième terme entre une chose et son contraire, toute pensée se résumant in fine à la croyance que quelque chose est bien et son contraire mal, et puis c’est tout. Cela ne va pas très loin, convenons-en, mais ce fut peut-être nécessaire : n’est-ce pas cette simplicité qui aura permis à l’espèce humaine de s’adapter, de passer outre les obstacles nombreux qui se sont toujours dressés sur la route de son progrès ? Si elle avait fait des finesses, l’espèce, elle ne serait sans doute tout simplement plus là : c’est la simplification extrême, la caricature, la grossièreté du trait qui permirent la survie parce qu’elles rendirent les décisions faciles, c’est-à-dire rapides. Qui prend son temps, qui s’attarde, traîne, rumine, hésite, tergiverse, médite, a peu de chances de s’en tirer face au danger. Face au danger, il faut aller vite, et la plupart du temps fuir, ce qui laisse peu de temps pour observer, étudier, comprendre, en effet. Ainsi, n’est-ce pas l’intelligence qui fut facteur d’évolution, mais la bêtise. Ce n’est pas le génie qui permit à l’espèce humaine de durer, de se développer, de croître, multiplier, coloniser, et cetera, mais la brutalité, et l’intelligence, la finesse, la patience, l’attention aux détails, la circonspection, les scrupules ne sont que des anomalies, des exceptions qui ont échappé à la règle. Simplex sigillum veri, principe de rationalité, c’est-à-dire : Va toujours au plus simple, ne t’embarrasse pas de nuances. Les nuances encombrent, c’est vrai, elles ralentissent l’allure. C’est seulement à qui marche sans but qu’elles apparaissent en allant, multiples, chatoyantes. Et qui va, aimerais-je dire, qui va n’a pas de camp : tout lui est devenir. Le paradoxe est qu’il aura fallu de nombreux esprits simples pour que quelques natures complexes survivent, pour les protéger, comme si ces esprits simples, binaires, avaient pressenti que, s’ils pouvaient survivre, ils ne savaient pas vivre. Que vivre, par suite, c’était encore autre chose, qui ne se limite pas aux catégories rigides qui cherchent à limiter, enfermer la vie. Le paradoxe est qu’il aura fallu une force grossière pour abriter la nuance sans laquelle la vie dure, certes, et longtemps, de plus en plus longtemps, mais sans goût. La rationalité comme simplicité, la politique comme opposition, la vie comme survie sont des caricatures, des ersatz de la forme d’existence à laquelle l’humanité aspire. Et si, dans les périodes critiques, les hivers interminables, les famines dévorantes, on comprend que l’espèce humaine s’en contente, comment se fait-il en revanche que, le temps adouci et la démocratie ne soient pas plus favorables à l’épanouissement des mœurs souples, douces, elles aussi, qui se montrent attentives aux reflets qui miroitent à la surface des choses et font tout le goût de la vie. Comment se fait-il qu’on se batte encore comme si c’était pour le dernier quignon de pain ? Peut-être, mais c’est une hypothèse un peu sauvage que j’avance là, peut-être que, dans son immense majorité, l’espèce humaine n’aime pas la vie, mais la supporte comme une contrainte, une charge, un malédiction. D’où cette volonté mauvaise mise à être, avec acharnement, entêtement, hargne. À laquelle quelques rares êtres bizarres échappent cependant, comme par hasard, comme par miracle.