25.2.26

La vision du nom de _____ __________ sur la couverture d’un de ses livres traduits en italien dans la vitrine de la librairie Fahrenheit 451 me donne à penser qu’on ne brûle pas assez de livres, en vérité. Pourtant, brûler, à Campo de’ Fiori, c’est un peu une spécialité locale, comme la statue de Giordano Bruno, condamné au bûcher par l’Inquisition parce qu’il s’était approché de la vérité, en atteste monumentalement. Est-ce à dire que, si l’on n’est pas brûlé en place publique, on s’éloigne de la vérité ? Peut-être, mais notre époque a trouvé meilleur moyen pour protéger la société de ses ennemis : elle les ignore et affiche les inoffensifs qui la renforcent. Est-ce pour me réconforter que j’écris cela ? C’est possible, oui, mais je n’en suis pas certain. Il est vrai que, si je n’écrivais pas, je ne me soucierais pas de ce genre de sujets, et ce serait probablement un moindre mal, mais que ferais-je alors ? Tout à l’heure, au Palazzo Corsini, cependant que Daphné, assise en tailleur, copiait des tableaux qu’elle avait sous les yeux dans son carnet et que moi, dans le mien, qui ne sais toujours pas dessiner, c’étaient mes idées sur la Giuditta e Oloferne de Gerard Seghers que je notais, une jeune femme se faisait photographier par son compagnon devant des tableaux, des statues, un peu tout et n’importe quoi. Ce qui a attiré mon attention, c’est qu’elle ne se tenait pas face à l’objectif, mais face au tableau et tournait ainsi le dos (totalement ? je ne crois pas) à l’objectif. Je me suis dit que ce devait être un pratique courante sur les réseaux sociaux et je ne m’en suis plus occupé. De toute façon, cela ne veut rien dire : une fois la photographie prise, les sourires de circonstance disparaissent des visages, le modèle s’empare brutalement du téléphone qui a servi à la prendre et scrute avec un regard concentré, avare, l’image prise. Tout est faux — comme d’habitude —, mais on fait si bien semblant qu’on ne voit pas trop la différence. Et que l’on se rend aveugle aux détails, aux choses précises, qui demandent du temps et qui, dans leur langue discrète, réclament notre attention pour ne pas tomber dans l’oubli et se consumer dans l’enfer de l’indifférence, mais à quoi on ne l’accorde pas. Pourtant, si l’on avait regardé avec un peu d’intérêt les détails du tableau de Gerard Seghers, on en aurait vu toute une variété, et des plus fascinants. Je les ai gardés dans mon carnet pour ne pas les oublier, me souvenir que j’étais venu ici et que j’avais vu ceci. Ce n’est pas grand-chose — j’entends : ce n’est pas la grande œuvre que l’on trouve dans les vitrines des librairies —, mais c’est ce que j’aime. Mal dormi, mal aux pieds, et toujours ce sentiment que ma mort est imminente (j’avais tout d’abord écrit : « que ma mort est éminente »), mais un peu moins et un peu moins souvent, je crois. J’essaie d’aborder de manière rationnelle mes angoisses, je ne sais pas si c’est la bonne approche ni si j’y parviens réellement, mais c’est ainsi que je m’y prends. Depuis que je suis à Rome, je bois de nouveau du vin, mais c’est Rome, alors ce n’est pas tout à fait pareil.