J’ai fait un peu de ménage sur la tombe d’Antonio Gramsci, ce matin. Il y avait une cigarette sur le bord de l’urne et des fleurs jaunes posées dessus ; j’ai tout enlevé. D’autres viendront après moi, sans doute, qui laisseront leurs traces, mais je voulais qu’il n’y en ait pas. Je n’aime pas cette manie de toujours tout ramener à soi, comme s’il fallait toujours se manifester, se faire voir, faire savoir que l’on est, que l’on a passé par là. Est-ce si difficile de ne rien laisser, ne rien emporter ? Ou alors des choses détachables, des choses qui ne sont pas des choses, justement, des images, du langage ? Après que j’ai fait mon petit ménage, j’ai pris en photographie la tombe d’Antonio Gramsci, et je me suis senti profondément ému. Je me suis assis et je me suis laissé flotter dans l’air de cette matinée de la fin de l’hiver. Il faisait si beau, aujourd’hui, à Rome. L’air était pur, comme il ne l’est pas dans le poème de Pasolini, le ciel d’une grande perfection bleue, dans lequel on pouvait pénétrer tout au bout en se tenant dessous. Il régnait dans la ville une douce chaleur qui est le temps idéal pour vivre. Dans le cimitero degli Inglesi, ce n’était pas comme si je revenais sur moi-même, tournais en rond, mais comme si quelque chose se déployait à la fois dans le temps et dans l’espace. J’ai encore un peu de mal à l’exprimer. Il me semble que c’est une grande continuité, quelque chose qu’on peut toucher, presque, comme l’air, comme le temps qu’il fait, comme ce qui sépare le bon du mauvais, qui semble abstrait, impalpable, imperceptible, mais ne l’est pas du tout, est là, partout autour de nous, c’est une question de sentir. Forme : spirale. À Santa Maria in Cosmedin, les gens font la queue pour se prendre en photo la main dans la bocca della verità, Piazza dei cavalieri di Malta, les gens font la queue pour prendre en photo ce que l’on voit par le trou de la serrure (le petit bout de la lorgnette, mais littéralement) ; voilà des façons, dis-je, de ne pas sentir, de ne rien sentir, de ne pas vivre. On ne fait rien, on est fait (comme des rats). N’exagères-tu pas quelque peu ? Si tu le crois (que j’exagère), c’est que tu ne comprends pas. Ce n’est pas une question d’être au monde (tout le monde est au monde), même pas de manière d’être au monde (il faudrait se débarrasser de l’être, de l’idée de l’être, et une bonne fois pour toutes), simplement de manière (comme peut-être on dit « faire des manières », mais sans la dimension péjorative de préciosité : « faire des manières » comme inventer les bonnes façons de vivre). Dans Santa Maria in Cosmedin, encore cette émotion, comme à San Vitale al Quirinale, l’autre jour — qui ne m’effleura pas à San Paolo fuori le Mura, grosse machine à foi creuse — était-ce la musique (qui m’a fait penser à ce sublime Miroloï de la Vierge que chantent les femmes de l’Ensemble Irini et que je pensais avoir glissé dans un vers de l’un de mes poèmes, mais je ne le retrouve pas) ? Quelque chose d’oriental, irrésistiblement.

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