J’ai plus envie de dormir que d’écrire, mais écrire est mon mode d’existence. Je m’assois quelque part, je regarde ce qu’il se passe autour de moi, ou parce que j’ai vu ce qu’il se passait autour de moi, j’écris dans mon carnet, j’écris, je pense, j’invente une histoire. Par certains aspects, je suis un moraliste, mais la littérature moraliste fut une littérature des salons de la noblesse d’Ancien Régime, quand moi, j’écris seul dans un Nouveau Régime qui n’ose pas dire son nom (son vrai nom, qu’il tient à garder secret), ce qui change tout, je crois : en un sens, la littérature des moralistes fut une littérature de puissants, et c’est sans doute ce qui en constitue la principale limite. Ce n’est pas quelque chose à quoi je pensais quand je lisais les moralistes du Grand Siècle — j’étais obsédé par le style des aphoristes —, mais à présent, oui. Ce qui n’ôte ni n’ajoute rien à ma fascination, me semble simplement un fait à exposer, énoncer, comprendre. Les moralistes n’avaient aucune raison de changer le monde ; ils se trouvaient non loin du sommet de la pyramide sociale. Quant à moi, le monde que j’appellerais de mes vœux ressemblerait fort peu au monde dans lequel nous vivons, mais je sais aussi qu’il n’est pas en mon pouvoir de réaliser de tels vœux, alors — pour ce soir, en tout cas — je préfère m’abstenir de les formuler. Cela ne m’empêche pas, toutefois, de garder les yeux ouverts, quand même, bien souvent, ce serait particulièrement douloureux. Aussi douloureux que mes pieds en ce moment ? Peut-être un peu moins, mais cela aussi me rend heureux : me tenir ici, aller et venir, à défaut d’être libre, ne pas être absolument dévasté. Et ce n’est pas mieux que rien, non, c’est réellement bien. Dans la journée, je mets des pansements autour de mes orteils, le soir, je les enlève. Dans l’Annonciation qu’on peut voir à la Galleria Doria Pamphilj, en haut du tableau, Filippo Lippi a peint des mains qui libèrent la colombe de l’esprit saint dans des fragments de nuages et des rayons lumineux dont le plus long, si on le prolongeait, tomberait sur le nombril de la Vierge. Filippo Lippi n’a pas seulement peint des mains qui sortent du ciel, il a peint un arc de cercle qui interrompt la voussure de la porte qui conduit à l’hortus conclusus de l’arrière-plan, d’un bleu qui n’est pas celui du ciel nuageux au fond, mais plus profond et plus sombre, peut-être le bleu de la nuit du cosmos, d’où viendraient donc ces mains. Quand on les regarde, on voit aussi que, en plus des mains, Filippo Lippi a peint une manche, d’un rouge orangé qui décline la gamme des tons qui habillent le tableau : le rouge vif du couvre-lit, le rouge rose foncé de la robe de la Vierge, le rouge rose pâle de la toge de l’ange Gabriel et, enfin, le rouge du pavement monochrome qui passe de l’espace où l’annonce est faite à Marie à celui du jardin. Alors que le rouge du pavement assure le passage, l’arc bleu nuit semble une coupure et sa couleur celle de l’invisible d’où l’esprit se rend visible par son œuvre qui est l’incarnation, le verbe qui se fait (« Ecce ancilla Domini: fiat mihi secundum verbum tuum. »).

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