1.3.26

L’effort qu’il faudrait faire pour changer le monde n’est pas surhumain, tant s’en faut, il est parfaitement humain : il est vain. Il n’y a qu’à voir. Il n’y a qu’à voir quoi ? Il n’y a qu’à tout voir ; il n’y a rien à voir. On voudrait. Encore : que voudrait-on ? Moi, j’ai plutôt le sentiment de ne rien vouloir du tout, et de moins en moins vouloir, qui plus est. Non par baisse de la vitalité, il me semble que c’est tout à fait le contraire : pour maintenir sa vitalité, voire l’accroître, il faut cesser de vouloir, il faut cesser d’être, il faut cesser de croire en toutes ces illusions qui nous attachent à la forme présente du monde, la forme réaliste du réel, la forme habituelle, les déclarations d’intention, les missiles dans la nuit, les traînées de kérosène dans le bleu du ciel, leur blanc mensonger, les élections générales, et le pouvoir qu’on me prend, qu’on me confisque, le territoire de ma vie que l’on annexe, à quoi se réduit-il, le périmètre de mon existence ? Explosions dans le ciel : j’ai peur. Il faudrait avoir atteint le dernier degré de l’imbécilité pour ne pas craindre, ne rien craindre. Tout s’allume, mais ce ne sont pas les lumières, non, c’est la certitude de la mort, toujours plus désespérante. On peut cacher les corps, on peut les mutiler, on peut tout détruire : à la fin, il ne restera rien, que l’immensité de l’oubli à quoi nous sommes destinés. Alors, ne faut-il pas commencer par se faire oublier de son vivant ? Sur l’écran de la télévision italienne, voyant l’image du pape apparaître, je me suis demandé comment l’on pouvait désirer une telle vie (non cette vie-là en particulier, la vie de l’homme qui est devenu l’évêque de Rome, mais ce genre de vie), comment on pouvait désirer être l’incarnation de cette forme de pouvoir, incarner la laideur sur la terre, la hideur qui se cache derrière les paroles de paix, et je n’ai pas trouvé de réponse autre que le désir ordinaire, banal, peu intéressant, c’est ce que je veux dire en employant ces deux mots (cette fois, c’est-à-dire, ces deux mots, je les emploie en ce sens), d’exister, de supporter l’attente de l’oubli. À Sant’ Ignacio di Loyola, la vision de cette chapelle où la Vierge croulait sous les prières griffonnées sur des bouts de papier, des cahiers, au dos de portraits photographiques m’a terrifié. Les prières paraissaient avoir été littéralement déversées sur l’autel et entassées dans des bacs en plastique pour signifier le débordement de la foi, l’excès de son enthousiasme. Seule l’absence, me suis-je dit, seule l’absence est capable de supporter une telle misère, une tel appétit de signification qui ne peut jamais être satisfait, seule une image, une icône muette qui se présente les paumes en avant, dans un rayon de soleil éteint et sans chaleur, un silence effroyable, sans la moindre voix, ni parole ni écoute, seul un tel vide, un tel néant est susceptible de tolérer la détresse du monde. Autrement, c’est à en perdre la raison. La garder, la raison, n’est-ce pas la faute ? Quand il y en a trop, me suis-je demandé, ensuite, en pensant à ces innombrables prières, qu’en fait-on ? On les jette, je suppose : voilà la véritable réponse divine. Seul un Dieu indifférent peut être en mesure de nous sauver. C’est son indifférence même qui nous sauvera, de nous-mêmes et de notre misère : nous ne sommes rien.