2.3.26

Sur la RAI1, cette candidate au jeu l’Eredità me fait penser à la Judith du Giudetta e Oloferne de Caravaggio, que j’ai vu il y a quelques jours de cela au Palazzo Barberini. Mais je ne sais pas si la ressemblance est réelle ou si c’est moi qui la façonne et la projette ensuite sur la réalité. Si c’est une sorte de proustisme au carré, pour ainsi dire, Proust qui voyait dans le visage des personnes qu’il côtoyait les visages des personnages qu’il avait vus dans les peintures qu’il aimait, où l’on voit le monde à travers la littérature, la littérature ne nous apprenant pas tant à voir le monde qu’à voir le monde à travers elle. Mais est-ce un mal ? Chez Vila-Matas, aventurier miniature de la post-modernité, la littérature était devenue une maladie — le mal de Montano —, et qui s’en trouvait affligé ne pouvait plus ni sentir, ni penser, ni s’exprimer autrement que par la littérature. Est-ce que je souffre de ce mal ? Je ne le crois pas : je ne me sens pas mal, ni handicapé, ni même diminué. N’est-elle pas plus belle, en vérité, la réalité, quand on la voit à travers la littérature, à travers l’art ? La vie ne s’en trouve-t-elle pas sublimée ? Proust aurait sans doute mobilisé les ressources de l’hérédité nationale pour expliquer la ressemblance entre Fiamma (c’est le prénom de la candidate à l’Eredità) et Fillide Melandroni (c’est le nom du modèle du Caravage), mais de la même façon que Fillide Melandroni ne ressemblait sans doute pas à la Judith du tableau du peintre, cette dernière non plus ne ressemble pas vraiment à la candidate de l’émission de télévision : c’est bien plutôt un jeu d’expressions, de renvois, de possibilités ouvertes, de simultanéités discontinues qui se manifestent à l’écran de nos regards. N’importe quel être humain peut ressembler à n’importe quel être humain si on le regarde d’une certaine façon. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. Pourquoi faudrait-il que la littérature dégénère en littératite, et plus généralement l’art en artite ? Ce n’est pas que la vie soit plus belle quand on la regarde avec les yeux de l’art, et ce n’est même pas vraiment que l’art sublime la vie, contrairement à ce que je viens dire, mais quoi alors ? Je ne sais pas. Quand je pense au mal de Montano de Vila-Matas, livre que je n’ai plus lu depuis bien longtemps, il me semble qu’il y a une complaisance à la souffrance (une souffrance feinte, littéraire, elle aussi) qui dérive de la croyance que tout a déjà été fait, toutes les histoires déjà racontées et que, en un sens, en tant qu’écrivain, l’auteur du livre arrive un peu trop tard pour avoir quelque chose de vraiment intéressant à dire, il ne peut que recycler des sujets, des thèmes, des styles qui ont déjà servi de nombreuses fois et qui sont tellement usés qu’on ne peut plus guère que les recycler. Est-ce que tout a été fait et dit, déjà, ou non ? L’inventaire qu’il faudrait dresser pour répondre à la question serait probablement interminable et ne permettrait donc pas de répondre à la question. Plus que de vérité indiscutable, c’est d’attitude qu’il s’agit. Le mal de Montano afflige les écrivains fatigués. Quant à moi, qui n’en souffre pas, je n’ai pas à me lamenter (à me lamontaner ?). Les livres — les bons, c’est-à-dire — me rendent légers ; ce sont les autres — les plus nombreux, les mauvais — qui m’accablent, me tirent vers ce fond sans fond où l’on s’épuise.