Il n’est pas si paradoxal qu’il n’y pourrait paraître au premier abord que l’une des portes de l’enfer se trouve au Vatican. Là, dans ses musées, des millions d’âmes passent devant des œuvres qu’elles ne comprennent pas vraiment et comprennent un peu moins à chaque passage. Dans ces couloirs qui semblent dignes d’infinis labyrinthes, on voit d’interminables files se former et aller selon le même morne mouvement, attirées par d’infatigables forces qui pompent, aspirent, drainent ces âmes venues à la recherche de quelque chose, peut-être, mais qui sait quoi ? Certainement pas moi, en tout cas : quel esprit optimiste le tourisme ne foudroierait-il pas en plein vol, comme on abat un vulgaire moineau, non par appétit, à peine par dépit ? Dans l’incompréhensible file d’attente qui s’étirait sur la placette devant l’entrée des enfers, j’ai cru me sentir mal. J’ai dû me tenir à l’écart quelques instants pour respirer un peu d’air et me boucher les oreilles afin d’échapper à cette atmosphère d’une pesanteur crasse. Une fois passé les murs d’enceinte, je n’ai pas compris grand-chose. Ce n’est pas que je me demandais ce que je faisais là, mais qu’il était peut-être un peu trop simple de le savoir, malheureusement. Je faisais comme tout le monde. Comme la minorité riche de la population mondiale, largement occidentale, ou qui, du moins, en a adopté les codes, je visitais des monuments, des musées qu’il faudrait des années pour voir vraiment, à supposer qu’on le puisse seulement, à supposer qu’il le faille, c’est-à-dire, et qu’on se contente donc de faire, comme on dit, parce qu’il faut bien dépenser l’argent que l’on gagne en trop et le temps libre laissé pour les loisirs et qu’on ne sait pas comment remplir. La vérité, c’est que tout cela n’est pas inintéressant, non, mais il n’y a pas de passion réelle. Ou plutôt que je ne la sens, ne la ressens pas. Comble du snobisme : aller à Rome pour se plaindre de s’y trouver ? Sans doute, mais je ne me plains pas, je crois, pas exactement, je me contente simplement de décrire ce que je vois et ce que cela m’inspire. Dans des éclairs d’aveuglement, certains gestes semblent évoquer un sens périmé : devant un autel, dans Saint Pierre de Rome, une femme met un genou à terre et se signe. La tête renversée sur la nuque, avec l’enfant, nous traduisons l’inscription : TV EST PETRVS ET SVPER HANC PETRAM EDIFICABO ECCLESIAM MEAM ET TIBI DABO CLAVES REGNI CAELORVM. En dessous, devant ce délire de marbre aveuglant, on plisse les yeux, mais c’est d’incrédulité : est-ce bien là que l’Apôtre est inhumé ? Peut-être que c’est tout bêtement la foi qui me fait défaut. Et il est vrai que je ne l’ai jamais eue, mais qui pourrait la rencontrer ici, d’où elle est manifestement absente, la pompe la plus kitsch l’ayant chassée ? À la fin de la préface du livre que j’ai acheté cet après-midi, en contrepoint, cette phrase placée entre guillemets : « In omnibus requiem quaesivi, et nusquam inveni nisi in angulo cum libro. »

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