Soulagé, je crois, de quitter Rome où ma méditerranéité aura atteint ses limites. Ce n’est pas là, c’est ce que je veux dire, que se trouve la limite, à proprement, mais c’est là que je l’ai reconnue, que je l’ai comprise, de nouveau, que je m’en suis souvenu, si l’on préfère : je ne supporte pas le bavardage. Ne supporte pas, par exemple, cette façon de se dire au revoir pendant de longues minutes (Sì, sì. Non ti preoccupare, Maria. Va bene. Ciao, ciao, ciao. Sì, va bene. Va benissimo. Ciao, Maria. Ciao, ciao, ciao, ciao, etc. ad inf.), en répétant les mêmes formules vides, cette manie de parler pour ne rien dire, infatigablement, comme si l’on radotait constamment, cette façon de parler pour parler. Et de parler fort, qui plus est. Durant toute mon enfance, il me semble que j’ai entendu des gens parler trop fort autour d’une table. C’étaient des dîners de famille, des repas entre amis. Il a dû me sembler ainsi que c’était la seule façon de faire, la seule façon de vivre, avant que je comprenne que non, et que je rompe presque toute relation avec ma famille (au sens étendu de ce dernier terme). Est-ce étonnant, dès lors, que je me sois tourné vers l’austérité viennoise avec passion, dès que j’en ai eu l’occasion, laquelle se situe à une distance immense de la Méditerranée ? De la Méditerranée, je voudrais la lumière, mais pas les éclats de voix. Et sans doute que ce n’est pas possible d’obtenir cette combinaison, qu’on ne peut pas avoir l’un sans l’autre — à moins d’écrire des livres. Alors ? Je ne sais pas. J’écris ce que j’écris, j’écris les livres que j’écris, et que pas grand-monde ne comprend. À force de regarder en l’air, je ne suis pas tombé dans un trou. Il y avait des fresques au plafond, c’est tout. De Raffaello, Carracci, Lanfranco. Magnifiques, oui. Mais cela n’aura pas suffi, sans doute. Ou alors, même sans un bruit, ces fresques, telles qu’elles étaient, m’abrutissaient : ne braille-t-on pas même au banquet des dieux ? Ce n’est pas tant que je rêve de désert, mais d’un peu plus d’absence, oui, de distance, de vide, mais moins entre les choses qu’entre les humains, de l’écart, oui, assez grand, quand même, pour s’entendre soi-même, penser. Est-ce si compliqué ? Est-ce si rare ? Il faut croire. D’autant que la vérité est banale : nous ne nous comprenons pas, ou alors mal, et difficilement. Il ne s’agit pas de se taire, dès lors, de faire le silence, mais de parler un peu moins fort, afin que tout le monde puisse s’entendre. Mais c’est une folie : ne se fait entendre que le cri. Quelle misère, quelle migraine.

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