« 30 août 1961. Oran s’installe dans la tragédie quotidienne, écrit Edgard Attias dans son livre Oran de tous les jours. Un étudiant de 18 ans, Bernard Orsoni, est attaqué à coups de couteau, en début d’après-midi dans les escaliers de la rue de Gênes. Une grève générale, massivement suivie par les Européens, jette la population dans les rues dès 14 heures. Des bagarres éclatent. Bilan : 5 morts et 26 blessés musulmans, 5 Européens blessés à coups de couteau. Une vingtaine d’Européens blessés lors d’échauffourées avec les forces de l’ordre. » Mon père, né un 23 août, venait d’avoir 18 ans. Le drame, c’est tout ce que je connais de l’Algérie de mon père. Redoublement. Le drame, c’est que tout ce que je connais de l’Algérie de mon père, c’est le drame. Là est la limite de ma connaissance, de ma volonté de savoir. Un paragraphe plus haut, dans le même livre, on peut lire ceci : « 27 août. Paul-Marie Renault, 16 ans, parti acheter un blue-jean en ville nouvelle avec trois camarades, est tué vers 15 heures d’un coup de revolver dans la nuque. » Et cet effrayant frisson qui, alors, parcourt la mienne, de nuque : j’eusse pu ne pas être, j’eusse pu ne pas naître. Qu’est-ce qui distingue la vie de la mort, certes, la question se pose, mais plus encore peut-être, celle-ci : Qu’est-ce qui distingue la vie de la non-vie, la vie du néant ? Posée ainsi, c’est-à-dire : non pas à la manière désincarnée, métaphysique, savante, distante de Leibniz, mais de la manière la plus charnelle qui soit, des êtres que la vie relie entre eux et que la vie eût pu ne pas relier entre eux dans l’absence, non pas d’une chose, mais de tout, de la vie même, la question n’est-elle pas des plus angoissantes ? Qu’est-ce qui sépare ma vie du néant ? Quelques jours ? Quelques centimètres ? Plus ou moins d’adresse dans le geste de tuer l’autre ? Et les enfants que Paul-Marie Renault n’aura pas eus, parce qu’il est mort avant qu’ils ne naissent, qui pense à eux ? Qui pense à toute cette non-vie, qui nous précède, nous succède, nous entoure ? Qui pense à tout ce néant, l’immensité du néant ? Nous sommes des milliards, disons-nous, nous sommes trop nombreux sur terre, même, disons-nous encore, mais qui pense à tous ces êtres non-nés, toutes ces vies non-advenues, toutes ces vies non-vécues ? Qui pense à l’immensité du néant ? Cioran y pense, en soupirant : Oh mon Dieu, que ne suis-je pas né, se lamente-t-il inlassablement, menaçant sans cesse de se suicider et ne passant jamais à l’acte, posture, évidemment, mort de la maladie d’Alzheimer à 84 ans, mais ce n’est rien que le remords du fasciste, la sueur est froide parce que l’on sait qu’on y a échappé de justesse et que l’on s’en veut, s’en voudra toujours, d’avoir été si veule, d’avoir été si vil, d’avoir été si laid, d’avoir été si mauvais, d’avoir été, mais ce n’est pas le frisson effroyable, sans température, qui me parcourt à la conscience de la possibilité de l’absence de tout, à commencer par ce qu’il y a de plus profond en moi : mon origine, ma naissance. J’eusse pu ne pas naître. Et c’est tellement vrai, il s’en est fallu de peu, à quelques jours près, quelques centimètres près, ce n’eût pas été un autre (autre théorème leibnizien), ce n’eût été personne. À Noël, j’ai pris le livre dans la bibliothèque de mon père, non pour le lire en entier, mais pour ces quelques lignes que j’ai citées et qui le concernent. Et ce soir, lisant les quelques lignes qui précèdent les quelques lignes qui concernent mon père, ces lignes que j’ai voulu citer, aussi, l’immensité sans mesure du néant, sans distance ni étendue ni couleur ni aucune qualité, m’a effrayé, en tant que possible, et jamais le possible, peut-être, ne m’avait paru si réel, non comme quelque chose de lointain, qui n’implique pas contradiction, certes, mais qui n’est pas (encore un théorème leibnizien), mais comme équipossible à la réalité : en soi, rien ne distingue le possible du réel, si ce n’est le hasard, le hasard d’un geste, d’un moment, si la lame était entrée dans la chair quelques centimètres plus profond, l’artère eût été coupée, le corps se serait vidé de son sang, jusqu’à la dernière goutte, et bientôt, c’eût été fini. En soi, rien ne distingue l’être du néant, si ce n’est le hasard d’un passage ; passage à l’acte, passage à la limite, passage au passé, non pas une histoire fiction, non : toute histoire est une fiction, toute vie est une fiction, tout aurait aussi bien pu être autrement, tout aurait aussi bien pu ne pas être. Être n’a rien d’un privilège : nous échoit ce qui pourrait tout aussi bien n’être pas.

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