8.3.26

L’auteur de l’histoire d’Oran dont j’ai cité deux passages hier donne les noms des victimes européennes, mais ne donne pas celles de victimes musulmanes. (Ces catégories  — Européen, Musulman — sont les siennes, non les miennes.) Est-ce parce que, pour lui, ces dernières n’appartiennent pas à l’histoire d’Oran ? Mais à quelle autre histoire appartiennent-elles ? Quelqu’un l’a-t-il écrite ? Et si oui, n’a-t-il écrit, lui aussi, que la moitié de l’histoire ? Ou bien pour lui, elles n’appartiennent à aucune histoire, font simplement partie d’une annexe, d’une dépendance de la sienne ? Ne l’intéresse que sa moitié du monde, pour ainsi dire, sa moitié de la vérité (à supposer qu’une vérité une existe). Faut-il donc toujours écrire une histoire partielle, la moitié de l’histoire que l’on voit de son propre point de vue ? N’est-il pas possible d’écrire une histoire de tous les points de vue ? Sans besoin ni de vainqueurs ni de vaincus, c’est ce que je veux dire : n’est-ce pas, d’ailleurs, parce qu’on n’écrit jamais l’histoire que de son propre point de vue qu’il y a toujours des vainqueurs et des vaincus, qu’on fabrique des vainqueurs et des vaincus, toute histoire devant nécessairement être une histoire de camps, toute vie se devant de choisir son camp ? J’ai cité ces passages parce qu’ils parlaient de mon père, parce qu’ils me parlaient de moi. Et puis, pensant aux phrases que j’avais écrites, hier au soir, je me suis dit : Mais tu oublies la moitié de l’histoire, tu es obnubilé par toi-même, tu ne vois pas et, ne voyant pas, tu ne vois pas que tu es aveugle, tu ne vois pas que tu ne vois pas, que tu ne vois que la moitié de l’histoire, la moitié du monde, seulement la moitié dont tu crois qu’elle t’intéresse. Et l’autre moitié ? La moitié qui n’a pas de noms, ne sont-ils pas morts, eux aussi, ces gens qui n’ont pas de noms pour l’autre moitié, n’ont-ils pas laissé des orphelins, des possibles non-nés, des vies non-vécues, beaucoup de non-être ? Alors pourquoi ne pas donner leur nom ? Pourquoi taire tous ces noms ? Pourquoi toujours taire la moitié des noms ? Pourquoi passer sous silence la moitié du monde ? Pourquoi dissimuler la moitié de la vérité ? Non que l’une soit plus intéressante que l’autre — c’est toujours l’erreur que l’on commet : croire qu’il y a une moitié de l’histoire qui est plus intéressante que l’autre, que l’on préfère la sienne ou celle de l’autre —, mais il faut tout voir, s’efforcer de tout voir. Illusion de la mentalité coloniale en Méditerranée : croire qu’il n’y a qu’une seule rive, qu’il peut n’y avoir qu’une seule rive, qu’il ne peut y avoir qu’une seule rive.