10.3.26

Chaque soir et chaque matin, un petit merle vient chanter dans la cour intérieure de l’immeuble. Je le vois qui sautille dans les branches encore nues de l’arbre où il a élu son domicile temporaire. Il s’en donne à cœur joie et je trouve qu’il a bien du courage de chanter avec tout le vacarme que les humains s’acharnent à faire pour s’assurer qu’ils existent en réalité. (Comme c’est impossible, ils font toujours plus de bruit.) Alors, pour accueillir comme il se doit le plaisir qu’il me procure, j’ouvre la fenêtre, et je laisse les sons qu’il fait avec son bec entrer dans ma maison. Cela ne durera peut-être que quelques instants, mais ce seront quelques instants de bonheur. Ce soir, j’étais en train de préparer le repas, quand je l’ai entendu chanter, j’avais envie d’écouter de la musique. J’étais d’humeur morose, et je me disais que c’était parce que je manquais de musique. Je m’apprêtais à mettre un disque (mais je ne savais pas lequel, ce qui retardait la mise) et, quand je l’ai entendu chanter, j’y ai renoncé, préférant l’écouter, lui. Ensuite, tout en l’écoutant, j’ai pensé à ces pages de la Fleur inverse où Jacques Roubaud parle de l’importance du chant des oiseaux dans la poésie des troubadours, chant qu’on n’entend plus qu’à peine de nos jours, dit-il, tant le peuple des oiseaux a décru en nombre, et donc en chant. Or, comme Jacques Roubaud est aussi poète, il nous dit que lui, il l’a entendu, ce chant des oiseaux que devaient entendre les troubadours, qu’il l’a entendu dans son enfance et qu’il en garde le souvenir, le souvenir et la nostalgie. Poursuivant le fil de mes pensées, j’ai pensé à l’influence du monde sonore que nous entendons au quotidien sur la poésie que nous écrivons, et je me suis demandé si la poésie que nous écrivons n’était pas devenue particulièrement mauvaise (ou bien c’est un galimatias de sentimentalisme ou bien c’est un pur jeu formel) parce que le monde sonore qui est le nôtre est devenu tout simplement insupportable, si tant le son que le silence qu’il faut pour écrire des poèmes faisant désormais défaut nous n’avions pas perdu par là même la capacité d’écrire des poèmes, à la fois au sens des ressources et des dispositions qu’il faut pour écrire des poèmes. On me rétorquera peut-être que c’est une conception passéiste de la poésie — la poésie française ne déborde-t-elle pas, en effet, de vitalité comme jamais ? (essayons de ne pas rire en écrivant cette phrase) —, mais cela n’a rien à voir avec le passage du temps, il s’agit d’acouphènoménologie, du monde sonore dans lequel nous vivons, de la façon dont il nous influence et de ce que nous pouvons en faire, et puis du monde tout simplement.