Les messages que je reçois de la part de divers candidats à la mairie de Paris qui veulent m’adresser un RCS politique — mais je ne sais même pas ce que c’est un RCS politique — ne font rien que me laisser sans voix. Comme si la vie sociale n’était pas assez intrusive, comme s’il fallait, en outre, que l’on feigne de s’adresser personnellement à moi et que, en retour, j’affecte de croire à ces apparences de bons sentiments (bienveillance, vivre-ensemble, communauté, que sais-je ?). Ces gens pour lesquels je n’ai aucune admiration, aucun respect, qui n’éveillent chez moi aucun intérêt, veulent ma voix, mon vote, je l’entends bien, pas besoin de les écouter pour cela, mais je ne la leur donnerai pas. Je ne donne ma voix à personne, — à personne d’autre que moi. Mais, en outre de quoi ? Eh bien, en plus de tous les messages qui me sollicitent quotidiennement, toutes les informations que je reçois sans même les vouloir. Et qui ne s’adressent même pas à moi en particulier, qui singe l’adresse familière pour mieux me duper, pour mieux se moquer de moi, mieux me tourner en ridicule. Moi et tous les autres comme moi (nous sommes si nombreux). Toute cette vie sociale qui me transperce sans relâche, face à elle, qui ne se sentirait pas comme saint Sébastien ? Et tout le mensonge, toute la grossièreté que de telles pratiques — et par là, j’entends le fonctionnement de la vie politique dans des démocraties fatiguées comme la nôtre — dissimulent péniblement : ces gens-là ne m’aiment pas, ne me connaissent pas, ne se soucient pas de moi, ils veulent du pouvoir, ils veulent mon pouvoir, et c’est tout, mais moi, je n’en ai pas à leur donner. Je n’en ai que pour moi. Le leur donner, en effet, ce serait m’en priver. Est-ce en contradiction avec ce que j’ai écrit hier à propos de la chance que j’avais d’être né ici et d’y vivre maintenant ? Non, aucunement. Je crois simplement que nous l’avons oubliée, oublié la chance que nous avions d’être en vie dans un pays en paix, et que nous avons fini par confondre le fait de vivre avec celui d’accaparer des ressources qui ne sont pas les nôtres (en quelque sorte : pour nous occuper). Le paradoxe me semble à peu près le suivant : la paix, qui aurait dû nous conduire à renoncer à la politique, n’aura fait que la renforcer, et nous sommes tellement las de la paix que nous nous inventons d’innombrables petites guerres (la petite guerre est l’état permanent de la démocratie fatiguée), mais elles sont à notre image, — elles sont lasses. Et toute victoire, pour nous, ne ressemble-t-elle pas désormais à une défaite ? La vie politique qui devrait me rendre puissant, me dépossède de mon pouvoir, le confisque à des fins qui ne me concernent que de façon très lointaine, et sert des intérêts qui ne sont pas les miens, ne peuvent pas être les miens. Qui peut bien avoir envie de tomber dans un tel piège ? Qui peut bien vouloir se laisser duper ? Dans le journal, pourtant progressiste, comme on dit, il y avait un article aujourd’hui, qui abordait ces questions dans les termes que voici : « L’abstention est-elle moralement condamnable ? » parce que la culpabilité est l’ultime ressource de la vie sociale — la même depuis des milliers d’années — pour assujettir les personnes. La morale de prêtre dont on a cru s’être débarrassé — comme le dualisme, et les deux phénomènes connaissent de fait la même évolution, ils se transforment — n’a pas disparu, elle a simplement changé de forme et cette métamorphose ne doit pas nous tromper, nous plonger dans la confusion, les mécanismes sont toujours les mêmes : humilier notre nature, nous obliger à intérioriser la contrainte jusqu’à ce qu’elle nous semble naturelle, jusqu’à ce que l’idée même que la morale est arbitraire, contingente, qu’elle pourrait être tout à fait différente, nous paraisse la plus grossière des erreurs. Et alors, ne nous reste qu’à obéir, braves bêtes que nous sommes.

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