13.3.26

Peut-être que c’est plus facile d’être critique. Les idées qui me viennent le sont. Mais je ne les écris pas. Ainsi, je sais qu’elles vont disparaître. Elles vont se perdre. Je vais les oublier. J’écris des poèmes, en revanche. Que je ne rends pas publics. J’ai songé à le faire. Même de la façon la plus discrète qui soit, mais je ne l’ai pas fait. Ce n’est pas que j’hésite, c’est que, chaque fois que j’ai été sur le point de le faire, quelque chose m’a répugné à l’idée, comme s’ils allaient tomber dans le vide, dans le néant. Sans doute sont-ils destinés au néant — j’entends : je ne m’imagine pas que, après ma mort, quelqu’un viendra qui les découvrira et fera voir au monde en quoi ils étaient géniaux —, mais ce néant-là, le néant de l’avenir, le néant de l’oubli, de l’absence de renommée (au sens où Homère entendait ce mot), ce néant-là est sans commune mesure avec le néant du temps présent, le néant qui n’est ni disparition ni perte, mais présence, maximale, totale, absolue. Et, sur ce seuil, derechef, je vais me taire, car je n’ai pas envie d’être critique. Il m’arrive de le dire, assez souvent, pas assez souvent, non, de ne l’être pas, de parvenir à ne l’être pas, c’est-à-dire à n’être pas dans le versant négatif de la vie, dans l’interdiction ; nous savons bien interdire, c’est même le tout de notre morale, mais nous ne savons pas dire, c’est le drame de notre vie. Pour nous soigner, nous accumulons les signes — innombrables —, mais nous sentons bien que nous n’effleurons même pas la face de l’astre rendue inaccessible par notre passion d’interdire. Ainsi, croyons-nous être saufs, mais nous ne sommes pas sains. Nous sommes malades. Est-ce pour cette raison que je garde mes poèmes pour moi ? Comment ne le ferai-je pas ? On croit avoir trouvé un saint et l’on ne rencontre qu’un faiseur de sous : il passe de la blanche à la jaune, et puis, c’est tout. Y a-t-il besoin de s’étendre ? D’expliquer ? C’est parce que je ne veux pas le faire que je ne rends pas mes poèmes publics. Je les écris et je le tais. C’est la seule façon d’exister.