20.3.26

Fini les Passagers du Roissy-Express. Ainsi que la note que j’ai écrite à ce sujet et dont je ne sais pas ce que je vais faire ni même si je vais en faire quelque chose. Mais attendons. Ce qui me dérange dans cette note, c’est qu’elle est en quelque sorte réactive : si je n’avais pas lu ce commentaire sur le texte, l’aurais-je écrite ? Je ne sais pas. Pourtant, la note n’est pas une défense du livre, lequel écrit en 1989 et désormais une sorte de classique, n’en a pas besoin, tant s’en faut, je pense que je parviens à dire quelque chose à partir de lieu. Alors quoi ? Eh bien, toujours cette même impression : comme si j’avais besoin de détester, comme si la détestation me mettait en mouvement, comme si j’avais besoin, pour être plus charitable avec moi-même, d’émotions fortes pour me mettre en mouvement. Est-ce un problème, toutefois ? Peut-être pas. Après tout, tous les prétextes ne sont-ils pas bons du moment que ce dont on accouche est bon ? Je ne préjuge pas que la note soit bonne, je dis simplement que j’ai lu le livre et que j’ai écrit 13000 signes à son sujet. Voilà, c’est tout, ce n’est pas rien. Du reste, que dire ? Sans doute rien. Y a-t-il seulement un reste ? J’ai une vie, laquelle me rend heureux, mais elle ne me semble pas particulièrement intéressante. Ou plutôt : il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire. Est-ce vrai ? Quoi ? Ce que je viens de dire. Je n’en sais rien. Mais quoi ? Faut-il que j’avoue que, avec mes Repetto blanches, mon pantalon jaune, mon shangaï imprimé militaire de chez Bleu de Chine, mon écharpe en cachemire noir, mes lunettes de soleil pliables Persol, mes cheveux longs et ma barbe blanche, je me suis trouvé plutôt à mon avantage aujourd’hui ? Et si oui, et si je le fais, même, qu’est-ce que cela change ? Je ne suis pas content de moi, mais il peut m’arriver de n’être pas mécontent de moi. Il faut entendre la nuance. Il semble parfois difficile de ne pas souffrir tous les malheurs du monde quand on voit tous les malheurs dont le monde souffre, mais la vérité est que son propre malheur ne soulage personne dans le monde et, c’est tout le paradoxe, il n’en ajoute même pas. Il n’y a pas de somme totale de tous les malheurs du monde qui rend la vie plus ou moins acceptable ; en ce domaine, tout est indépendant. On peut commisérer — d’autant que cela ne coûte rien — mais, son petit confort moral mis à part, qu’est-ce que cela change, qu’est-ce que cela apporte, quelle différence cela fait-il ? J’ai de la peine pour tous ceux qui souffrent à la surface de la terre. Mais, mon impuissance, doit-elle m’inciter à la contrition ? Hier, après être allé courir, j’ai entendu un père qui, la tête dans le coffre de sa voiture, pestait après son fils parce que ce dernier n’avait pas fait les choses comme il l’entendait. Et je me suis vu à sa place. Et je me suis dit : l’amour que je porte à ma fille dépasse si infiniment les reproches que je puis être amené à lui adresser que je me demande bien pourquoi je prends la peine de les lui faire ? Et, plus qu’une remarque sur l’art d’être père, c’est une manière de concevoir notre façon de vivre : moins pour tendre à la perfection — une sorte d’immobilité impeccable — que pour attendrir l’imperfection, la convertir en autre chose qu’elle-même, en amour de la vie, peut-être.