24.3.26

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Un peu léthargique, non ? Léthargique ? Je ne sais pas. Je dirais, peut-être : indolent. Mais ce n’est pas vraiment cela, non plus, non. Alors ? Aucune idée, à vrai dire. J’essaie de me convaincre que je ne suis pas condamné à une mort prochaine dès que je sens une douleur ou une gêne à certains endroits de mon corps, mais est-ce que j’y parviens ? C’est une autre histoire. J’ai du mal à accepter que, de temps à autre, je puisse effectivement être sans idées, ou sans ce que j’appelle une idée digne de ce nom, et que je n’aie pas de jugement plus ou moins définitif à porter sur moi-même, mes contemporains, l’époque,  tout ensemble, ou que sais-je encore ? Après la lecture des Passagers, j’ai le sentiment que quelque chose est retombé. J’ai acheté un autre livre sur Paris et la banlieue, lequel m’a semblé très mauvais. C’est surtout la posture de son auteur, qui m’a paru détestable, dans la façon qui était la sienne de dénoncer le racisme, la violence d’État, et toutes ces choses qu’il est de bon ton de dénoncer quand on veut montrer qu’on appartient à un certain bord politique, le bord vertueux, évidemment, depuis la Villa Médicis à Rome, c’est-à-dire : aux frais de l’État français. Et j’ai ressenti une sorte de dégoût, regrettant ma dépense, modeste, certes, mais ce n’est pas la question, non, je me suis dit : Et dire que je contribue à financer ça, avec une moue comme j’en fais quand je mange un fruit que je ne trouve pas bon alors que je m’attendais à ce qu’il le soit. Il faut le voir pour le croire. Mais ce n’est pas le sujet. Y a-t-il un sujet ? Je n’en suis pas certain. Est-ce un problème ? J’en doute. Même si, je sais, il faut avoir des sujets pour écrire, de nos jours. Et c’est bien dommage. Tout le temps, des gens parlent qui savent ce qu’ils vont dire, qui ont quelque chose à dire, et font profession de le dire, de la façon la plus définitive qui soit. Ne trouves-tu pas que c’est triste ? Non qu’il faille ne pas savoir de quoi l’on parle, ni parler pour ne rien dire, ce n’est pas cela. Qu’est-ce que c’est alors ? Eh bien, je n’ai pas tout à fait compris cette page des Essais que j’ai lue tout à l’heure, jusqu’à présent, en tout cas, je crois, où, l’abordant depuis le chemin assez tortueux que j’emprunte, je me dis : Mais oui, c’est tout à fait cela. Voici ce que Montaigne écrit : « Je cognois par experience cette condition de nature, qui ne peut soustenir une vehemente premeditation et laborieuse : si elle ne va gayement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d’aucuns ouvrages qu’ils puent à l’huyle et à la lampe, pour certaine aspreté et rudesse ; que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l’ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et l’empesche, ainsi qu’il advient à l’eau, qui par force de se presser de sa violence et abondance, ne peut trouver yssue en un goulet ouvert. En cette condition de nature, dequoy je parle, il y a quant et quant aussi cela, qu’elle demande à estre non pas ebranlée et picquée par ces passions fortes, comme la colere de Cassius, (car ce mouvement seroit trop aspre) elle veut estre non pas secouée, mais sollicitée : elle veut estre eschauffée et reveillée par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute seule, elle ne fait que trainer et languir : l’agitation est sa vie et sa grace. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition : le hazard y a plus de droit que moy, l’occasion, la compaignie, le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que je n’y trouve lors que je le sonde et employe à part moy. Ainsi les paroles en valent mieux que les escrits, s’il y peut avoir chois où il n’y a point de prix. Cecy m’advient aussi, que je ne me trouve pas où je me cherche : et me trouve plus par rencontre, que par l’inquisition de mon jugement. J’auray eslancé quelque subtilité en escrivant. J’enten bien, mornée pour un autre, affilée pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun selon sa force. Je l’ay si bien perdue que je ne sçay ce que j’ay voulu dire : et l’a l’estranger descouverte par fois avant moy. Si je portoy le rasoir par tout où cela m’advient, je me desferoy tout. Le rencontre m’en offrira le jour quelque autre fois, plus apparent que celuv du midy : et me fera estonner de ma hesitation. » (Essais, I, xi, « Du parler prompt ou tardif » — je souligne ce qui me paraît le plus génialissime dans cette génialissime page.)